Sigmund Freud séduit par Yvette Guilbert

Pour elle, la défonce, le sexe, la mort... aucun sujet n'est tabou

Yvette Guilbert - wikipedia
Yvette Guilbert - wikipedia
Les chansons délurées de la reine des nuits parisiennes comblaient d'aise le psychiatre autrichien

L'artiste "fin de siècle" avait eu un début de vie banal sinon triste... Née à Paris en 1867 et abandonnée par son père, Yvette Guilbert avait dû travailler très jeune.

Une approche timide

A 19 ans, Yvette se tourne vers le théâtre puis, sous le pseudonyme de Nurse Valéry, se produit au Moulin-Rouge. Au même moment, Sigmund Freud, qui n'a pas encore épousé Martha Bernays, réside occasionnellement à Paris. Le Roi du divan découvre la reine du Divan japonais (célèbre salle parisienne située rue des Martyrs) en 1885. Encore inconnu, il se garde bien d'approcher de trop près la vedette qu'Yvette est rapidement devenue. D'autant qu'il prétend n'apprécier ni la musique, ni la chanson et jamais ne se rendre au concert. La prochaine fois sera la bonne !

Un physique hors normes

Assumant ses différences par rapport aux critères du moment, à savoir une voix forte et un physique à l'avenant, Yvette Guilbert porte robe de satin vert, cheveux blond roux et gants noirs remontant plus haut que le coude. Le teint blafard, elle contraste avec les formes généreuses et le visage rubicond de ses collègues. Image dérangeante à laquelle, pourtant, succombe Toulouse-Lautrec qui met son pinceau au service de sa plastique presque filiforme. Consciente qu'elle n'a pas la voix de l'emploi pour faire carrière dans la chanson (le compositeur Charles Gounod affirme qu'elle n'a qu'un "spectre de voix"), elle crée un genre en déclamant ses textes plutôt qu'en les chantant, inventant le style "chanteuse diseuse", style qu'elle enrichit grâce au concours involontaire de la censure, à qui sa chanson Les Vierges posait problème.

Sous la IIIème République, toute chanson doit recevoir l'agrément des censeurs

En ce qui concerne Les Vierges, les Sages sont sans équivoque : si l'artiste ne supprime pas les mots ou les phrases considérés comme choquants pour l'époque, elle n'aura pas le droit de l'interpréter sur scène. Et bien, qu'il en soit ainsi ! Puisqu'elle ne peut pas les prononcer, elle les toussera avec intonation ! C'est l'une des raisons pour laquelle la légende insiste sur l'aspect coquin, voire indécent, de son répertoire. Mais certes pas la seule ! Car dans son répertoire, tout y passe : le ménage à trois, la danse macabre des fœtus ou l'alcoolisme. Et bien sûr l'adultère ! Le texte du Fiacre, notamment, est à tout point de vue imparable : deux amants, épiés par l'époux de la dame, se réfugient dans un fiacre qui renverse le mari et le fait passer de vie à trépas...

"Chouett' Léon, c'est mon mari / (...) Y'a plus besoin d'nous cacher / Donne donc cent sous à c'cocher".

Inutile de préciser que les textes des chansons d'Yvette Guilbert sont (sous une forme ô combien différente !) en accord parfait avec les écrits du psychanaliste.

Freud retourne à Paris en 1889

L'Autrichien se rend cette fois au café-concert de l'Eldorado pour applaudir madame Guilbert, l'artiste dont parle le Tout-Paris. Il est subjugué :

- Que l'on s'imagine l'opposition entre le répertoire leste de cette interprète et l'atmosphère morbide qu'elle créait par sa présence physique, et l'on comprendra mieux l'intérêt qu'inspira à Freud ce mélange détonnant de sexe et de mort (Philippe Grimbert, Psychanalyse de la chanson, Archimbaud, 1996).

L'artiste et le savant s'échangent d'abord des photos dédicacée et se revoient durant l'hiver 1893-1894, lorsque Yvette se produit à Vienne. Ils resteront amis jusqu'à la fin.

La renommée de la chanteuse dépasse nos frontières.

Yvette Guilbert, en deux chansons (Madame Arthur et Le Fiacre), accède à la gloire, en France, dès la fin du 19ème siècle. Son originalité séduit ensuite le public belge. Puis la voici aux Etats-Unis, en Allemagne et en Angleterre... où elle chante en privé pour le prince de Galles.

Gravement malade de 1900 à 1915, Yvette entame une seconde carrière au répertoire constitué de vieilles chansons françaises. Freud, entre-temps, a acquis la renommée. Travailleur impénitent, ses seules sorties publiques consistent à assister aux concerts annuels qu'Yvette donne à Vienne. Elle se trouve d'ailleurs flattée de l'intérêt que lui porte un tel homme. Puis la guerre les sépare.

Un amour improbable, une amitié inaltérable

Leurs chemins se croiseront à nouveau en 1926, lorsque Anna Freud présente à son père une jeune fille qui répond au nom de Eva Rosenfeld ; elle est la fille de Rose et Théodore Rosenfeld, sœur et beau-frère de Max Schiller, mari d'Yvette Guilbert. Eva devient rapidement une intime de la famille Freud ; Sigmund la charge de lui rappeler l'admiration qu'il porte à sa tante.

Lorsque, face au nazisme, la famille Freud, avec sagesse, décide de s'exiler à Londres, Yvette passe une journée à Paris chez Marie Bonaparte, princesse de Grèce. Par ces temps pénibles, elle fit tout son possible pour faire oublier leurs soucis à ses amis, racontant nombre d'histoires grivoises et égrenant son répertoire.

En tout bien, tout honneur...

Yvette leur rendra visite encore régulièrement lorsque les Freud seront installés à Londres, puisqu'elle s'y produisait fréquemment ; son autre célèbre ami londonien était l'écrivain H.G. Wells, auteur de L'Homme invisible et La Guerre des mondes... et fasciné par le surnaturel, ce qui n'aurait pas dû déplaire au célèbre psychiatre.

Freud meurt à Londres en 1939, Yvette à Aix-en-Provence en 1944.

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Daniel Lesueur - Daniel Lesueur est un auteur et journaliste français de la presse musicale. Il est aussi animateur radio et télé et ...

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