Dans le film Ray (2004), relatant la vie de Ray Charles, une scène montre comment est né son célèbre tube « What’d I Say » : en concert, au cours d’une improvisation non prévue pour meubler le temps qui restait à jouer.

C’est effectivement comme cela que ça s’est passé. Un soir de tournée à la fin de 1958, quelque part près de Pittsburgh, Ray Charles arrive au terme de son concert mais il lui reste une douzaine de minutes sur le temps qui lui était imparti.

Une forme gospel

Il est une heure du matin passée, cela fait des heures que lui est son groupe enchaînent les titres et l’ensemble du répertoire du pianiste a fini par y passer. Alors, sur son piano électrique Wurlitzer, Ray Charles improvise un motif qui lui trotte dans la tête. Pour les paroles, il passe la consigne à ses choristes, les Raeletts, de simplement répéter ses phrases après lui, sur le modèle typique question-réponse d’un gospel. Littéralement, il leur demande de répéter tout ce qu’il pourrait dire. En anglais, en gros : « what’d I say »…

Sur le moment, le succès du titre est immédiat, le public s’enflamme. Certains demandent même à Ray Charles où ils peuvent acheter le disque ! Du coup, le chanteur inclut la chanson à son répertoire les soirs suivants, en la peaufinant. Il est même si excité lui-même par sa nouvelle création qu’il se décide à l’enregistrer rapidement.

Tom Dowd

Le 18 février 1959, Ray Charles se retrouve donc à New York au studio d’Atlantic Records, sa maison de disque, sur la 26e rue. Tout est enregistré « live », c’est-à-dire en prise direct avec Ray Charles accompagné de son groupe comme en concert, sous la houlette de l’ingénieur du son maison Tom Dowd. Celui-ci est un habitué des séances avec John Coltrane et est promis à la gloire dans les années à venir pour son travail de production avec Aretha Franklin, Eric Clapton, Cream, l’Allman Brothers Band et Lynyrd Skynyrd.

« What’d I Say » est mis sur bande en trois ou quatre prises, pas plus. Outre l’usage, inhabituel à l’époque, surtout pour un pianiste comme Ray Charles, d’un piano électrique, le titre s’étire sur une durée non conventionnelle (et très peu commerciale) de sept minutes et demi. Au final, Tom Dowd opère quelques coupes, se livre à un montage des différentes versions enregistrées et sépare en deux la chanson. Chacune des deux parties occupera une des faces du 45-tours.

Top 10

Le disque sort en juin 1959. Et une mauvaise surprise attend Ray Charles : jugé sexuellement connotée, « What’d I Say » est interdite d’antenne par certaines radio, blanches comme noires. Mais Atlantic soutient son artiste et refuse de retirer le disque du marché.

Beatles et Stones

Au final, il devient une des meilleures ventes du label, figure 15 semaines dans les classements et atteint la 6e position. C’est la première fois que Ray Charles obtient un titre dans le Top 10 des ventes.

Toute une génération de jeunes musiciens blancs, de l’autre côté de l’Atlantique, vont succomber à ce son et ce rythme et inscrire « What’d I say » à leur répertoire. Les Beatles, les Rolling Stones, Eric Clapton… Avec les Blues Breakers de John Mayall, Eric Clapton inclut même le riff de "Day Tripper", des Beatles, au milieu de la chanson.

Ray Charles, lui, auréolé de ce succès, va donner un coup d’accélérateur à sa carrière en… changeant de maison de disque. Il passe chez la major ABC-Paramount pour enregistrer d’autres succès. Mais moins soul, moins blues, plus pop et plus propres. Le « génie de la soul » Ray Charles devient une star.

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