Quel bonheur pour un jeune accro aux jeux vidéo : vivre de sa passion, être payé pour jouer et écrire dans des magasines ou des sites Internet. Au premier abord, cela peut en effet sembler un très agréable métier. Pourtant, les raisons de déchanter sont nombreuses. Salaires très bas, conditions de travail difficiles, pressions, autant de raisons qui transforment parfois le rêve en cauchemar. En outre, devenir testeur de jeux s’apparente au métier de journaliste. Il ne s’agit pas de juste jouer en avant-première à toutes sortes de jeux, mais surtout de rédiger des articles.

Du mythe à la réalité

L’image du testeur dans l’esprit des jeunes joueurs est assez commune. Il s’agit de quelqu’un qui a la chance de jouer à n’importe quel jeu avant tout le monde. On imagine aussi qu’il partage ses découvertes avec d’autres testeurs dans une ambiance de franche rigolade.

Penser cela est tout à fait illusoire, comme le confirme Bruno, testeur pendant près de quinze ans: "Jusqu'en 2001, l'ambiance était à la déconne. On avait des salles de tests où on jouait ensemble. On n'était pas toujours très clair et on s'amusait parfois des nuits entières ! Ensuite, le métier est devenu plus professionnel. chacun bossait de son côté avec des horaires strictes à respecter, c'est devenu l'usine". Un magazine de jeux vidéo ou un site Internet fonctionnent désormais comme n’importe quelle rédaction, avec des cadres et des journalistes. Ce qui reste vrai, c’est qu’on a la chance de jouer à un nombre important de jeux non encore sortis dans le commerce. En revanche, on choisit très rarement les jeux que l’on devra tester et le boulot est plutôt solitaire. En réalité, le secteur de la presse jeux vidéo est économiquement sinistré. Les magazines papier se vendent de moins en moins et les sites Internet ne font que vivoter. Dans ces conditions, ils doivent minimiser les coûts. Le testeur, situé au bas de l’échelle, est le premier à pâtir de ces difficultés commerciales.

Travailler plus pour gagner moins

Il y a encore dix ans, un testeur pouvait bien gagner sa vie. Certains magazines se vendaient autour de 100.000 exemplaires, ce qui leur permettait d’assurer des rémunérations convenables voire confortables. Désormais, avec des niveaux de vente divisés en moyenne par 10, les salaires n’ont évidemment pas augmenté. Pire, à salaire égal, on demande aux testeurs/journalistes de travailler bien davantage qu’auparavant. Plus question de jouer pour le plaisir, de prendre le temps de découvrir un jeu, il s’agit désormais d’écrire le maximum d’articles dans le minimum de temps. Résultat, on joue à peine afin d’avoir le temps d’écrire le test. On est d’ailleurs dans un cercle vicieux : on teste les jeux à la va-vite, la qualité des articles s’amenuise, les lecteurs s’en aperçoivent et achètent de moins en moins les magasines, on réduit donc leur coût et on demande toujours plus de rapidité au testeur… Ludovic confirme : "il m'arrive parfois de ne jouer qu'une demi-heure à un jeu par manque de temps. Je sais que mon travail est bâclé mais je n'ai pas le choix si je veux gagner à peu près ma vie". Au final, le testeur se retrouve à faire du test à la chaine, sans aucun plaisir, et pour des rémunérations souvent faibles.

La différence entre salarié et pigiste

Le statut de testeur peut se décliner sous deux formes : le salarié qui touche une rémunération mensuelle fixe et le pigiste (le plus courant) payé en fonction du nombre d’articles qu’il écrit. Le salarié a, la plupart du temps, une autre fonction comme la responsabilité d’une rubrique. Sa rémunération varie en général entre une et deux fois le Smic, ce pour un temps de travail très largement supérieur aux 35 heures légales (comptez environ le double). En effet, pour faire face à la charge de travail croissante, il est nécessaire de tester les jeux à son domicile le soir et les week-ends. Quant au pigiste, sa rémunération est précisément fonction de la taille des textes qu’il écrit. Plus il écrit et mieux il sera payé. Cependant, il est rare qu’ils gagne davantage que le Smic et, souvent, il est bien en dessous.

Fini de rire !

Les conditions de travail sont également bien éloignées de ce que l’on pourrait penser. D’une part, comme l'a dit Bruno, les salles de test dans lesquelles les journalistes se retrouvaient à jouer ensemble n’existent plus. Les testeurs jouent à leur domicile, seuls et dans la précipitation d’effectuer leur travail le plus vite possible afin de pouvoir enchainer les tests. D’autre part, ils doivent acheter eux-mêmes le matériel nécessaire: consoles de jeu et accessoires, ordinateur puissant, carte d’acquisition graphiques afin d’obtenir les images du jeu qui illustreront l’article (et pour les quelles on n’est pas payé). Un investissement parfois lourd pour des retours souvent décevants. Les échanges sont donc assez limités, se bornant souvent à des rappels du type "dépêche-toi de me rendre ton article"

La pression des éditeurs

Les jeux constituent un enjeu économique pour leurs éditeurs (Sony, Electronic Arts, Konami, Nintendo, etc.) et ces éditeurs, via la publicité, permettent de financer les magazines. Il en résulte des relations malsaines entre éditeurs et sociétés de presse. Il est en effet courant qu’un éditeur menace de ne plus passer de publicité si un jeu important est mal noté.

Le testeur est donc mis sous pression. Dans certains cas, on lui explique au préalable la note minimum à donner au jeu. Dans d’autres, on se contente de remonter la note et de réécrire son article pour qu’il soit moins critique. Ludovic se souvient : "quand j'ai testé Driver3, le jeu était tellement décevant que j'avais mis 7/20. Le directeur éditorial a remonté la notre à 14 et a complètement réécrit mon article pour supprimer tous les points négatifs"...

Dans tous les cas, le testeur est face à la frustration de ne pas pouvoir écrire ce qu’il pense réellement du jeu. Cela n’est heureusement pas vrai pour tous les jeux, mais se vérifie pour les jeux «blockbusters», ceux pour lesquels les attentes commerciales sont fortes. En effet, ces jeux doivent être vendus en grandes surfaces. Or, les grandes surfaces choisissent souvent les jeux à mettre en rayon en fonction des notes accordées par la presse. Tous les testeurs se sont retrouvés au moins une fois face au représentant d’un éditeur lui indiquant la note minimale à mettre ou dans le bureau d’un rédacteur en chef ou d’un directeur éditorial lui expliquant qu’il doit mettre une bonne note. Pour garder son boulot, le testeur est donc obligé de ranger sa fierté et son éthique au placard.

Quel avenir pour un testeur ?

Etre testeur à temps plein a un gros inconvénient, c’est un poste qui offre peu de perspectives. Au mieux, vous pourrez devenir chef de rubrique, voire rédacteur en chef. Cependant, les places sont peu nombreuses. Il est également possible, mais rare, que vous puissiez travailler pour un éditeur de jeux vidéo, ce par le biais des relations que vous construirez à la longue avec la profession. En revanche, inutile d’imaginer que cette activité vous permettra de devenir journaliste dans un autre domaine. En effet, vous serez catalogué «jeux vidéo» et non pas journaliste (bien que vous le soyez pourtant dans les faits) et il sera quasiment impossible de vous débarrasser de cette étiquette. Bruno en est le parfait exemple: "J'ai arrêté il y a cinq ans. Depuis, je rame à trouver le moindre petit boulot". Bien sûr, vous pouvez créer votre propre site Internet (investissement très faible par rapport à un magasine papier), mais le secteur est déjà très engorgé et il est très peu probable que vous en viviez. Mieux vaut donc associer l’activité de testeur à un autre travail ou formation, afin de préparer une reconversion qui interviendra forcément un jour ou l’autre.

Et si, malgré tout, vous voulez devenir testeur…

Si le testeur a le statut de journaliste, on ne lui demande pourtant pas de formation spécifique. Les critères d’embauche sont assez simples. Une bonne connaissance des jeux est absolument requise. La qualité d’écriture vient après, mais si vous avez une orthographe et une grammaire correctes, cela suffit amplement. Enfin, il faut être disponible à tout moment, disposer du matériel nécessaire et ne pas ruer dans les brancards. Les débutants sont privilégiés, parce qu’on les rémunère moins que des testeurs expérimentés. Du coup, le turn-over est important. Dans la presse écrite, le leader incontesté des magasines de jeux vidéo est la société Yellow Media (anciennement Edicorp puis Future France). Cette entreprise est le plus gros employeur français de testeur. Les licenciements de journalistes y sont monnaie courante depuis plusieurs années. Ce sont les plus anciens qui partent, afin d’embaucher des jeunes moins onéreux et plus malléables.

En outre, Yellow Media vient d'être placé en redressement judiciaire et va donc fermer ses portes. De nombreux testeurs vont se retrouver à la recherche d'un emploi dans un secteur où les offres sont déjà très limitées. Pour certains comme François, qui travaille pour Yellow Media depuis plus de dix ans, cette situation est critique: "Je sais que j'ai très peu de chances de retrouver du boulot. Ma seule expérience professionnelle, c'est testeur. Le secteur est bouché. Je ne sais pas comment je vais m'en sortir".

Sur les sites Internet, la situation est tout aussi difficile. Ces sites sont rarement rentables et ne payent pas toujours les testeurs. Certains compensent en offrant les jeux testés, d’autres se contentent de la satisfaction de simplement lire leur nom au bas d’un article…

Reste que si vous souhaitez toujours faire ce métier, il est assez facile de se faire recruter. Pas besoin du classique duo CV+lettre de motivation qui finissent souvent à la corbeille. Le plus efficace reste d’envoyer par mail une lettre expliquant votre passion des jeux accompagnée d’un exemple d’article. Si ce dernier est dans l’esprit du support auquel vous vous adressez, vous serez sans doute contacté pour peu qu’il y ait des places disponibles. N’hésitez pas non plus à téléphoner au rédacteur en chef pour relancer votre candidature. Avec tout ça, vous aurez toutes les cartes en main pour exercer ce métier, mais si vous êtes déçu, ne dites pas qu’on ne vous aura pas prévenu!