L’héritier de l’avant-garde japonaise, Takashi Murakami, coqueluche des collectionneurs, avait défrayé la chronique lors de son passage au Château de Versailles. La présence d’artistes contemporains exposant leur œuvre dans ce haut lieu d’histoire à valeur patrimoniale faisait renaître la polémique sur cette confrontation.

A Doha aujourd’hui lui est consacrée une grande exposition, Murakami-Ego, sur une surface de 100000 m² ; un gigantesque autoportrait de l’artiste, sorte de créature gonflable de 6 m de haut, accueille les visiteurs et si l’artiste a bien le désir de présenter son ego, il s’annonce dès l’entrée surdimensionné…

Tout est monumental, les sculptures, les installations, les peintures, une fresque de 100 mètres de long court le long de l’exposition, un cirque accueille sous son chapiteau un cinéma…L’univers de Murakami n’a ni entraves, ni limites…

L’héritage occidental et l’art japonais

La création japonaise, après la deuxième guerre mondiale, dans un esprit de rejet, se tourne vers la création occidentale contestataire de l’époque, illustrée par des mouvements proches du Pop Art, Dada et Fluxus, qui privilégient, en réaction à l’Abstraction, les thèmes du quotidien et multiplient leurs domaines d’action par les performances, les installations, le cinéma, la vidéo, la musique...

Dans le manifeste de Fluxus est établi que les artistes : « réprouvent la distinction entre l’art et le non-art » et affirment dans leur spontanéité créatrice, leurs appétits, leurs pulsions pour souligner les contradictions et les inconséquences de la vie. Murakami va privilégier ce rapport, pour le moins primitif et libéré, avec la réalité environnementale et la culture traditionnelle nippones.

L’art japonais récent montre une tendance à repenser les modes d’expression traditionnels et une ardeur plus incisive à la critique culturelle et sociale. Murakami, lui, choisit un art d'inspiration populaire que l’on retrouve dans les mangas. L’élimination de la subjectivité instaure un style populiste apparemment naïf, coloré, souvent clinquant, drôle et aguicheur tout en gardant l’héritage de son pays.

Des réminiscences bouddhistes aux monochromes purs de Murakami rappelant les cloisons coulissantes et les paravents décoratifs japonais aux fonds dorés, l’écart est grand. avec les nouvelles formes contemporaines. En reliant la peinture de l’ère Edo (1600-1868) et les créations des Otakus, Murakami crée un nouveau japonisme à visée nationaliste et commerciale.

Le roi du Pop Art japonais

L'esthétique des dessins animés, « le style néo-pop japonais Superflat » de Murakami s’illustre par la création d’un personnage fétiche Mr Dob (1993), Mickey revisité, inspiré d'un manga des années 70 (Fluxus s’était lui aussi rapproché du monde de Disney). Mr Dob est décliné en produits dérivés, attitude qui rappelle le travail de Warhol dans sa Factory… On retrouve la même notion d’atelier et de productivité à l’ère de la reproductibilité technique des objets et la même esthétique kitsch qui appartiennent au domaine de la consommation de masse.

Murakami est aussi le créateur du sac Vuitton le plus copié au monde dont l’icône a 33 couleurs sur fond blanc ou noir. Pour lui l’art appartient à la vie et à tout ce qui en fait sa richesse, le commerce en fait partie.

La nouvelle culture populaire et la sous-culture Otaku, celle de la jeunesse japonaise obsédée de mangas et d’animation, claquemurée dans sa solitude, les yeux obsessionnellement rivés sur les dessins animés et les jeux vidéo est dénoncée par le plasticien. Son champ de l'art se peuple de champignons « hallucinogènes » de géants aux yeux multiples, de fleurs volontairement jolies (style kawai) et toujours souriantes, de peintures acryliques monumentales et étranges conçues sur ordinateur, d’objets en résine de polyester surdimensionnés peints.

Kaikai et Kiki, deux petits monstres sont devenus l’emblème de l’usine Murakami Kaikai Kiki qui emploie une cinquantaine de personnes à Tokyo et une vingtaine dans ses studios de New York. L'entreprise commercialise tant le chocolat que le tapis de souris en passant par les t-shirts, les bijoux, les tasses, les papiers peints, les jouets en peluche, les cartes… Ces objets de consommation alimentent un discours ludique mais pas toujours innocent.

La souffrance et la dérision sous-jacentes

Sous des couleurs saturées, phosphorescentes et parfois psychédéliques, des créatures sinistres, inspirées par la catastrophe de Fukushima, aux allures ambiguës et menaçantes ou des champignons en référence à celle de l’explosion nucléaire d’Hiroshima hantent les peintures. Des crânes amoncelés...comme de nouvelles Vanités, rappellent à l’être humain qu’il est mortel. Des images qui sont une des formes de l’expression des drames japonais et de la critique de la société de consommation qui envahit le monde d’ images agressives et aguicheuses.

Le sourire de Mr Dob se crispe et devient sarcastique, voire menaçant. Le plasticien prend la mesure d'un monde incertain qui n'a rien de souriant. Sous des apparences faussement ludiques et gaies, les codes et les dérèglements de la société japonaise contemporaine sont critiqués et en se réappropriant les mythes et les œuvres très connues de l’art nippon, l'artiste invente son propre Empire, celui qu’il revendique dans cette exposition et qu’il nomme son ego.

L’exposition « Murakami – Ego » du 9 février au 24 juin 2012 à Doha (Qatar)

Plus de 60 œuvres (1997à 2012) de Murakami sont présentées

Une boutique offre aux visiteurs tous les produits dérivés de l'entreprise Murakami