Figure majeure de la photographie mondiale, le Japonais Hiroshi Sugimoto (1948) s’est imposé comme un maître absolu de la lumière. Ses œuvres récentes, exposées actuellement au LaM (Musée d’art brut, moderne et contemporain de Lille), confirment une fois de plus la justesse de cette réputation, en poussant à l’extrême des expériences qui réconcilient art et science.

La lumière pour sujet

Même si ces œuvres semblent très différentes du reste de la production de l’artiste, de ses paisibles paysages marins ou de ses cinémas abandonnés, elles s’inscrivent en réalité en toute logique dans la démarche de Sugimoto, la lumière restant le sujet principal. Et ici, comme dans les vues marines qui ont fait sa renommée mondiale, le photographe japonais montre les liens puissants qui le lient aux forces de la nature, dans des images à la fois paisibles mais d’une extraordinaire force intérieure. Les Lightning Fields (Champs d’Eclair) dont l’exposition présente neufs grands formats en noir et blanc, explosent d’une intense énergie vitale, tandis que les quatorze Photogenic Drawings colorés nous entrainent dans un monde de douceur et de nostalgie, qui semble se réveiller après un long oubli.

Des liens avec la tradition artistique japonaise

Certains des Lightning Fields ne sont pas sans rappeler les peintures de cascades de la peinture classique chinoise et japonaise, ou les œuvres plus contemporaines de Hiroshi Senju (1958), qui a su moderniser la tradition avec ses spectaculaires séries de chutes d’eau sur fond noir. Les photographies de Sugimoto, puissamment graphiques, montrent le même sens de l’asymétrie, de l’épure et de l’espace que les plus grandes créations de l’art japonais classique ; ses torrents de lumière, bien que pures décharges d’énergie, dégagent également une forme d’équilibre. Ces fulgurances blanches traversent les surfaces d’un noir absolu, ne craignant pas de laisser de grandes plages d’espace vide.

Ces œuvres témoignent d’une sensibilité innée envers les rythmes de la nature et de la vie, qui rejoint également la tradition japonaise. Dans l’un des Lightning Fields, une fascinante créature nous fait face, tandis que son corps se dissous en poussières d’étoiles ; ailleurs, de mystérieuses trainées lumineuses donnent naissance à d’étranges végétaux, mi-éclair mi-arbres ; les zébrures de lumière prennent elles-mêmes une forme organique, révélant une sorte d’anatomie de l’éclair.

Un hommage aux pionniers de l'électricité et de la photographie

Les Drawings, moins spectaculaires en apparence, établissent aussi dans certains cas une radiographie de la vie naturelle, mais s’attachent plus largement aux créations de l’homme, objets ou images anciennes, qui émergent de brumes colorées aux tons à la fois riches et délicatement atténués. Nous sommes ici dans un univers familier mais étrange, à l’atmosphère mystérieuse. Quelle est donc cette Lacock Abbey qui apparaît à plusieurs reprises, et dont la ligne de faîte perce les nuées bleutées ?

Les Photogenic Drawings s’appuient en fait sur les négatifs de William Henry Fox Talbot (1800-1877) inventeur du procédé fondamental du négatif/positif et du calotype, pionnier dont Sugimoto collectionne les travaux. C’est donc aussi une histoire de la photographie qui est relatée ici, de la naissance de cette invention extraordinaire devenue apparemment si banale. Comme un archéologue, Sugimoto a pris le risque d’exposer à la lumière les négatifs de Talbot, antérieurs à la mise au point d’une méthode fiable de fixation de l’image ; il en a obtenu par-delà les siècles des images positives inédites. Sugimoto a ainsi noué un lien avec les premiers maîtres de la lumière, s’est affirmé leur digne héritier. Pareillement, les Lightning Fields s’inspirent des recherches de Benjamin Franklin (1706-1790) et des photogrammes de Man Ray (1890-1976).

Une interrogation sur le temps

Par-delà cet émouvant hommage, c’est aussi au rêve et à la méditation que nous convient ces œuvres, à une réflexion sur la puissance de la nature et sur notre place dans l’univers et dans l’histoire, petite ou grande. Une poignante conscience de l’impermanence du temps, si importante dans la pensée bouddhique, transparaît dans chacune de ces images.

La lumière est le fil conducteur des images ; elle révèle les choses et les êtres. Mais elle est aussi en elle-même le thème central des deux séries, et celui que Sugimoto explore inlassablement depuis des années, au bord des mers du monde entier, dans les vieux cinémas abandonnés, ou sur le toit d’un immeuble de Tôkyô, où il s’est patiemment consacré à la capture de l’infinie richesse de tons offerte par la réflexion des rayons du soleil levant. Un sujet universel, qui semble inépuisable, et à travers lequel c’est le concept même de vie qui s’exprime.

L'exposition

Au LaM de Villeneuve d'Ascq, dans la salle de projet art contemporain, jusqu'au 2 septembre 2012.

http://www.musee-lam.fr

http://www.sugimotohiroshi.com