« Nous conseillons aux jeunes de ne pas sortir le soir et de se balader constamment en groupe la journée », explique un bénévole d’une Eglise catholique de la capitale soudanaise. « Mais nous avons entendu dire que les rebelles n’hésitaient pas à venir, la nuit, dans les maisons où vivent les Sud-Soudanais », raconte le quadragénaire.

Au total, plusieurs centaines de Sud-Soudanais sur les milliers qui vivent encore au Soudan ont déjà été enlevés dans les rues de Khartoum. « Nous avons eu connaissance de ces cas par la presse et les ambassades. Mais nous n’avons pas de chiffres officiels. Les victimes sont principalement des jeunes hommes de 20 à 45 ans de la tribu Dinka (première ethnie du Sud-Soudan) qui sont enlevés par des Nuairs (seconde ethnie du Sud-Soudan)», explique Philippa Candler, du service de protection du Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) de Khartoum.

Début mai 2012, l’ambassadeur sud-soudanais à Khartoum, Kau Nak, a tiré la sonnette d’alarme lors d’un entretien à l’AFP. Le diplomate indique recevoir quotidiennement des appels de Sud-Soudanais dénonçant des enlèvements. « Certains ont été engagés dans le conflit en cours à Heglig, apparemment certaines ont réussi à s'enfuir, d'autres sont mortes », dit-il, relayant des témoignages recueillis auprès de proches.

Des hommes violents

Simon, issu de la tribu Nuair, a été kidnappé en décembre 2011. « On était sept amis au milieu d’un grand marché de Khartoum. Il était environ 14 heures. J’ai vu sept personnes se diriger vers nous. Deux avaient des pistolets sous leur veste. Ils nous ont demandé de les suivre », raconte le Sud-Soudanais de 49 ans, sans aucune trace d’émotion. « On est monté dans un Pick-up. Là, ils nous ont emmenés dans une maison vide, à Omdurman (nord-ouest de Khartoum). Il y avait déjà cinq autres prisonniers comme nous. Ils nous ont dit qu’ils voulaient nous emmener au Sud pour qu’on se batte contre le SPLA [armée régulière du Sud-Soudan]. »

Les conditions de détentions sont difficiles : «Ils m’ont pris mon pantalon et mon T-Shirt, nous attendions dans le couloir en sous-vêtements. En guise de toilette, ils nous ont laissé un jerrycan. Et comme nous étions enchaînés aux pieds deux par deux, nous n’avions aucune intimité. » Le père de famille raconte aussi qu’il n’a rien mangé tout le long de sa détention et qu’il y avait des traces de sang dans le couloir : « Ils sont très violents. Ils ont battu les autres personnes, ils ne pouvaient plus d’asseoir.»

Si Simon peut parler librement aujourd’hui, c’est parce qu’il a la « chance » de travailler dans une société importante. Quand ses ravisseurs ont appris sa position, ils lui ont demandé 10 000 SDG (3 743$) « ou ils me tuaient ». Il a finalement versé 4 000 SDG (1 497$) avant d’être relâché, 24 heures après son enlèvement. Ses autres amis ont, eux aussi, été libérés contre une rançon de plusieurs milliers de SDG. L’un d’entre eux, battu violement, a du être hospitalisé quelques jours. Depuis, il n’ose plus sortir de chez lui.

Simon, lui, a décidé de reprendre une vie normale. Ou presque : « Ma société m’a mis à disposition une voiture pour le soir. Et si je travaille de nuit, je reste au bureau jusqu’au levé du jour. »

Des enlèvements justifiés

Le Général Bapiny Monytuil, le haut commandant de l’armée rebelle de libération du Sud-Soudan (South Sudan liberation army, SSLA), a déclaré, le 22 décembre à la BBC, que ces allégations de kidnapping étaient des « mensonges ».

Pourtant, dans une maison d’Omdurman, William Goikoang, brigadier général au sein de l’armée unifiée rebelle - qui regroupe les combattants de la SSLA et de l’armée démocratique du Sud-Soudan (South Sudan democratic army, SSDA)-, reconnaît très volontiers organiser ces enlèvements. Il explique même que la moitié de l’armée rebelle est constituée de jeunes qui n’ont pas choisi d’aller se battre. « Nous les envoyons dans des camps d’entraînement au sud pendant quatre mois, puis ils vont se battre avec nous contre le SPLA. C’est un acte de guerre normal ». Et pour se justifier, il n’hésite pas à invoquer John Garang, le chef historique des indépendantistes sudistes: « Il y a 21 ans quand John Garang combattait le nord, il enlevait des enfants. Maintenant, nous prenons les gens à l’université. Certains viennent sans se débattre, nous prenons les autres de force… »

William Kwoth, un autre représentant de l’armée unifiée rebelle, confirme : « Moi-même, j’ai été kidnappé à 12 ans. Je n’étais pas d’accord. On m’a lavé le cerveau et maintenant je suis fier de me battre pour mon pays. »

Sirotant leur thé devant une table basse où trône le drapeau soudanais, les six officiers présents, expliquent leurs revendications : « Nous voulons que le SPLA arrête de diriger la population. Salva Kiir [président du Sud-Soudan, Dinka] et son régime n’écoutent pas le peuple. Sa politique est seulement d’ordre tribal : les Dinkas [ethnie majoritaire au Sud-Soudan] ont tous les postes au Sud-Soudan. »

Les rebelles affrontent ainsi l’armée régulière dans les Etats de Jonglei et du Nil Supérieur. Le plus jeune pays du monde est en « guerre » selon les propres mots de ces officiers.

L’implication du Soudan en question

Pour William Goikoang et ses acolytes, il est important de montrer qu’ils ne sont pas des mercenaires. Malgré les témoignages, ils refusent d’admettre les demandes de rançons. Ce qui ne les empêchent pas de mettre en garde les journalistes: « Si on vous croise dans la brousse, nous pourrions demander 70 000 SDG (26 202 $) à votre organisation ».

La question de l’implication du gouvernement de Khartoum est un autre tabou. Après un conciliabule, les officiers démentent une quelconque aide du Soudan : « La propagande du SPLA affirme que c’est le gouvernement du Soudan qui mobilise les rebelles au nord. Ce n’est pas vrai. Nous sommes entre le sud et le nord. Nous avons nos propres hommes, nos propres armes. Nous n’avons aucune relation avec le gouvernement du Nord. »

Rabbie Abdelatti Ebait, porte-parole du gouvernement de Khartoum, ne dira pas l’inverse : « Le gouvernement est contre tous les crimes. L’enlèvement en fait partie. S’il existe des cas de ce genre, la police est là pour tracer et arrêter ces criminels. Il ne s’agit pas d’affaire politique ».

Simon, lui, a pourtant un avis bien différent : « Quand je suis allé porter plainte à la police, ils m’ont répondu : « Mais pourquoi tu es encore ici ? Tu devrais quitter le pays. Tu n’es plus soudanais. » Je suis sûr qu’ils aident les milices ». Ce qui est certain en tout cas, c’est que celles-ci agissent assez ouvertement : quand Simon a été enlevé, personne ne lui a bandé les yeux. Il a donc pu dire à la police où se trouvait la maison dans laquelle il a été séquestré.

Une menace pour les « retournés »

Le chef des rebelles, le général George Athor a été assassiné le 19 décembre au Sud-Soudan. Cette nouvelle n’a pas entamé la volonté des combattants. William Goikoang annonce déjà les prochains objectifs : « Maintenant, nous mobilisons des personnes de l’Etat du Centre Equateur pour combattre à Juba [la capitale du Sud-Soudan]. Notre ordre est d’empêcher quiconque d’aller au sud sans notre permission. Si un train (de retournés, voir article du numéro de janvier du Quorum) se dirige au sud, nous l’arrêterons et nous prendrons tous les jeunes hommes. »

Une éventualité qui inquiète le Haut commissariat aux réfugiés : « Nous n’étions pas au courant de cette menace. C’est très inquiétant. Nous allons informer l’Organisation internationale pour les migrations », détaille Philippa Candler, du service de protection du HCR de Khartoum. Jusqu’à présent, aucun train n’a été stoppé.

Jonah Leff, consultant auprès de l’ONG Small arms Survey (Etude des armes de poing), assure que les rebelles ont les moyens de bloquer une partie de la frontière : « Les milices affirment qu’elles ont plus de 8000 soldats, mais la plupart des experts avancent le chiffre de 2000, ce qui est assez pour contrôler des petits zones. »

Maryline Dumas