De premier abord, Kassala, capitale de l’état soudanais éponyme, semble calme. Dans cette ville de l’est du Soudan, on croise beaucoup de jeunes couples – Kassala est la destination favorite des Soudanais pour leur lune de miel – venus admirer ces paisibles montagnes aux sommets arrondis qui entourent la cité. Le danger vient pourtant des montagnes, à la frontière érythréenne.

« Des rebelles Beja, l’ethnie majoritaire dans l’est du Soudan, se pressent en ce moment dans les montagnes Hamid, du côté érythréen. Quand ils seront assez nombreux, ils traverseront la frontière. Nous sommes assis sur un volcan qui s’apprête à entrer en éruption. », affirme un représentant de la communauté internationale à Kassala. « Déjà, des sources non officielles affirment qu’il y a trois mois, ces combattants ont organisé des attaques au Soudan. D’ici quelques mois, l’Etat de Kassala sera dans la même situation que le Kordofan-Sud ou le Nil Bleu », poursuit-il. L’agent, qui s’exprime à titre personnel, redoute qu’en cas d’entrée des combattants Beja, sur le territoire soudanais, Khartoum ne décide de bombarder la zone.

Ahmed Tirik, député soudanais originaire de Kassala, se veut plus prudent : « La situation est imprévisible. Mais tant que la relation entre le Soudan et l’Erythrée reste bonne, on peut penser que la frontière est bien gardée et qu’il sera difficile de la franchir pour les Bejas menés par Cheikh Mohamed Taher. »

91% des ménages n'ont pas accès à une nourriture correcte

Pour Mohamed Dulah, responsable de l’antenne du Haut Commissariat aux réfugiés de Kassala, le soulèvement pourrait venir d’ailleurs : « La région est encore plus pauvre que le Darfour. Si des mouvements doivent émerger, ils viendront de la population et pas de l’extérieur. »

D’après l’agence japonaise de coopération, Jica, 91 % des ménages de l’état de Kassala n’ont pas accès à une nourriture correcte, seuls 39 % ont accès à une eau salubre et la mortalité maternelle s'élève à 1.414 pour 100.000 naissances contre 500 avant la guerre. La plupart des rues de la capitale ne sont pas goudronnées et le moyen de transport le plus courant reste l’âne. La population souffre aussi des conséquences de la sécheresse connue dans la corne de l’Afrique : l’eau de la rivière Gash, qui traverse Kassala, est habituellement présente trois mois par an. En 2011, elle s’est asséchée un mois plus tôt.

Tous ces éléments font monter la grogne. Fin octobre 2011, quelques centaines d’étudiants ont manifesté dans les rues de Kassala. Un mouvement rapidement réprimé qui a fait de nombreux blessés et un mort. « La révolte du Printemps arabe pousse les gens à agir. Pour toute réponse, les autorités ont mis en place un plan de sécurité très dur », avance Ibrahim Omer Osman, coordinateur à Kassala pour l’organisation locale Practical action.

"La population en ébullition"

« L’atmosphère est comparable à celle d‘octobre 1964 [de grandes grèves avaient débouché sur la fin du régime militaire]. La différence c’est que le gouvernement peut encore apaiser la situation en aidant la population à se nourrir », assure Ahmed Tiriek. Et il en a tout intérêt. « L’est du Soudan est une région stratégique pour Khartoum. Il y a le grand aéroport de Kassala, des routes, et les pipelines. Vous savez la région est vaste, il est facile d’attaquer des pipelines puis de se cacher. »

« La population est en ébullition. Au moment de l’accord de paix, on parlait de développer la région. Cela ne s’est pas matérialisé autant que prévu », Mohamed Dualeh.

Après dix ans d’insurrection armée, le gouvernement et les rebelles, Beja et Lions libres - un groupe armé issu des Rashaida une ethnie arabe semi-nomade- ont signé un accord de paix le 14 octobre 2006. La situation s’est alors apaisée. Les Beja et les Lions libres ont été désarmés. En partie, seulement. « Nous avons récolté les armes et munitions de 598 combattants Beja et 792 insurgés appartenant aux Lions libres. Cela ne représente qu’une partie des combattants de l’époque, pas la majorité. Les Lions libres sont nomades. Pour protéger leur troupeau, ils ont l’habitude d’avoir des armes », explique Yassin Yafar Abdallah, responsable de l’unité de désarmement et démobilisation de Kassala.

Veste grise sans manche

Armés et en colère : les Lions libres et les Beja se sentent encore marginalisés par le pouvoir de Khartoum. Dans les rues de Kassala, les Beja sont reconnaissables à la veste grise sans manche qu’ils portent au dessus de la Jellabiya (le costume traditionnel soudanais), pour les hommes ; à la grande boucle attachée au nez ou au voile derrière lequel se cachent menton et bouche pour les femmes. Si certains ont un travail, les mendiants ou les hommes ramassant les détritus sont souvent issus de cette ethnie.

« Globalement, beaucoup de Beja pensent, que même cinq ans après la guerre, la situation ne s’est pas améliorée pour eux. Nous n’avons toujours pas accès aux services publics promis par l’Etat, comme les écoles. C’est un problème important », explique Mohamed Ali Adam, chef d’une communauté Beja et président du réseau Al-Gandoul qui regroupe une trentaine villages autour de la capitale de Kassala. « Mais, depuis 2006, les discussions se sont améliorées avec les autorités. Elles nous ont fourni, par exemple, le support technique indispensable pour construire nos pompes à eau », nuance-t-il.

Des postes religieux

Insuffisant, estime le Congrès Beja. Le parti politique a rejoint officiellement le Front révolutionnaire, une organisation qui regroupe notamment les rebelles Darfouris du Mouvement Egalité et Justice (JEM) et les principaux partis politiques d’opposition, le 15 novembre dernier. Celle-ci appelait alors au renversement du régime d’Omar el-Béchir.

Mais, coup de théâtre, le 11 décembre 2011, certains des partis membres du Front révolutionnaire ont fait leur entrée au sein du gouvernement soudanais. Parmi eux, des représentants beja. En 2006, au lendemain de l’accord de paix, Musa Mohamed Ahmed, le chef du Congrès Beja, et Mabrouk Mubarak Salim, fondateur des Lions libres, avaient déjà obtenu des postes prestigieux.

Est-ce que cela calmera les tensions ? Ihad, un chômeur de 25 ans, ne le pense pas : « C’est facile, moi aussi je peux passer un accord avec quelqu’un. Je ne le critique plus et il me donne une belle maison ou un travail en échange. Mais pour la population, cela ne change rien. »

Maryline Dumas