Le dernier Scorsese est un huis clos terrifiant, une forteresse, un univers kafkaien... certes, ces remarques peuvent être faites de nombreux films traitant d'un univers concentrationnaire, psychiatrique ou carcéral. Mais c'est très certainement la maitrise narrative au sens littéraire du terme qui intrigue et fascine dans ce Scorsese où Leonardo DiCaprio nous livre un personnage absolument crédible de... attention spoiler, ne lisez pas cet article si vous n'avez pas vu le film et que vous souhaitez le voir en préservant le suspense et le secret de l'intrigue.

Le scénario de Shutter Island, d'après le roman de Dennis Lehanne

Le scénario de Shutter Island s'inspire du roman de Dennis Lehanne et il est relativement simple à expliquer. Shutter Island est une île située au large de Boston, et sur cette île se trouve un hôpital psychiatrique d'un genre particulier, une forteresse, un dédale carcéral peuplé de patients souffrant de graves troubles mentaux, mais la particularité de ces patients est qu'ils ont tous tué ou commis des crimes épouvantables.

1954. Le film s'ouvre sur l'arrivée d'un ferry qui accoste à Shutter Island, déposant deux US Marshalls, Teddy Daniels (Leo DiCaprio) et Chuck Aule (Mark Ruffalo), qui viennent enquêter sur la disparition inquiétante d'une patiente : Rachel s'est tout bonnement volatilisée. Petit à petit, le spectateur suit l'enquête de Teddy Daniels, et se retrouve plongé dans l'inquiétante étrangeté de ce lieu où Daniels, qui a jadis participé à la libération de Dachau, soupçonne que sont menées des expériences terrifiantes sur des prisonniers.

Le doute dans la structure narrative de Shutter Island, conspiration, délire ou hallucination ?

Shutter Island serait ainsi le centre d'une conspiration effroyable... et le terrible assassin pyromane de la femme de Daniels, Dolorès, y serait enfermé, au coeur de cette île maléfique jouant au chat et à la souris avec le Marshall Daniels. Ne faire confiance à personne... voila bien le spectateur plongé dans cette enquête palpitante et relevant les indices et les détails à la suite de Daniels. La conspiration semble bel et bien réelle, comment Daniels pourra-t-il fuir de cette île prison, lui qui semble être l'objet de toute cette conspiration abominable ? Objet, ou sujet ?

Le retournement final du scénario se laisse deviner pour le spectateur à partir du moment où Daniels parvient à pénétrer dans le bâtiment le plus secret et mystérieux de l'île-prison psychiatrique et où il est confronté avec un prisonnier bien particulier....mais jusqu'au dernier moment du film, le spectateur peut être laissé dans le doute : Daniels, US Marshall victime de la plus effroyable conspiration de tous les temps, ou bien malade mental atteint d'un délire paranoïde redoutablement bien construit et sujet à des hallucinations, que le corps médical et le psychiatre chef (Ben Kingsley) tentent de sauver malgré lui ?

Le doute, la narration ambigüe et l'écriture fantastique, selon Tzvetan Todorov

De nombreux films entrainent le spectateur dans la vision du héros, avant d'opérer un retournement final et d'expliquer que sa vision n'était pas réelle, pensons par exemple au Sixième Sens de Night Shyamalan où le retournement final du scénario nous fait comprendre que la perspective du docteur Malcom Crowe (Bruce Willis) se basait sur une erreur de taille... le personnage était mort, et ainsi, a posteriori, tous les éléments du film prenaient une autre signification pour le spectateur. Pensons également à A la folie, pas du tout, où Audrey Tautou joue le rôle d'une érotomane et où le scénario suit dans un premier temps sa perspective, avant de suivre celle de sa pauvre victime... Pensons encore à Un homme d'exception, où à la fin du film, le spectateur a compris que la perspective et les conspirations de Nash, le héros, étaient délirantes.

L'originalité du scénario de Scorsese est qu'elle confirme les découvertes de Tzvetan Todorov sur la littérature fantastique : la narration fantastique se définit par le doute, le lecteur, ou le spectateur pour Shutter Island, est laissé dans le doute. Dans le genre littéraire de l'étrange par exemple, une explication rationnelle est donnée à la fin de l'histoire au lecteur/spectateur, comme dans les films cités plus haut. Dans le genre du merveilleux, ou son descendant littéraire, la fantasy, le lecteur accepte d'emblée la présence de magiciens, de revenants, pas d'explication rationnelle ne sera donnée, nous sommes dans le genre littéraire du merveilleux. Dans le fantastique, il peut y avoir une explication rationnelle mais le doute demeure, nous sommes sur la frontière, une ligne de crête qui est propre à ce genre narratif et qui laisse le lecteur ou le spectateur hanté par le doute. Et si...

Plongée au cœur de la folie humaine, conspiration machiavélique ou délire paranoïde ?

Mais le genre fantastique est bien plus difficile à mettre en oeuvre, d'où le génie de Scorsese ici qui laisse planer un léger doute, une légère hésitation, typique du genre fantastique selon Todorov dans son ouvrage de référence Introduction à la littérature fantastique. Ainsi, l'hallucination de la femme de Daniels est redoutablement bien introduite du point de vue du scénario.

La première fois où Dolores (Michelle Williams) "apparait" en dehors d'un rêve, dans la cellule de l'inquiétant prisonnier à face de rat que Daniels connait bien, au coeur du plus sinistre des bâtiments de Shutter Island, le spectateur ne se pose plus la question de savoir pourquoi elle apparait ainsi à Daniels, en dehors d'un rêve, en plein jour... cette hallucination est aussi réelle que celles qui accompagnent Nash dans ses délires, dans Un homme d'exception. Mais le doute revient hanter le spectateur à la sortie du film, alors, conspiration machiavélique et redoutablement bien organisée contre Daniels, ou bien délire paranoïde redoutablement bien organisé et filmé ?

Cette hésitation, ce léger doute entre l'explication rationnelle et l'explication irrationnelle est bien le génie du film et manifeste à coup sur la grande maitrise narrative d'un Scorsese qui semble connaitre sur le bout des doigts toutes les ficelles de la narration fantastique.

A lire pour en savoir plus sur la littérature fantastique :

Introduction à la littérature fantastique, Tzvetan Todorov, Points Seuil 1976.