Le 2 décembre dernier, la Russie et le Qatar ont gagné le droit d’organiser respectivement les Coupes du monde 2018 et 2022. Un ticket inattendu pour certains, qui tablaient plutôt sur un duo anglo-saxon Angleterre - Etats unis. Tout de suite après le résultat du vote, la Russie et le Qatar ont été les cibles de nombreuses accusations. L’économique et le politique auraient pris le pas sur le sportif, et les votants auraient été corrompus. En Angleterre, on ne digère apparemment pas la défaite. « La Fifa et le KGB sont les deux dernières organisations secrètes de la planète », écrit Terry Venables dans le Sun, qui titre en première page « Truqué !». Le Daily Mirror va plus loin, en se permettant des jugements quelque peu grossiers sur les deux pays « élus ». La Russie est décrite comme un « Etat mafieux pourri jusqu'à la moëlle par la corruption », et le Qatar comme « un royaume médiéval sans liberté d'expression ». Le Daily Mirror conclut ainsi : « les deux nagent dans l'argent du pétrole ».

La FIFA veut conquérir le monde

Pour ces titres de la presse anglaise, donc, comme pour un grand nombre d’amateurs de football, le Qatar et la Russie sont dans le même sac, celui du football business, sans âme, et s’ils ont été choisis, c’est uniquement parce qu’ils sont les meilleurs payeurs. Ce n’est peut-être pas forcément faux, mais ce n’est pas tout à fait vrai non plus. La Russie comme le Qatar sont situés dans deux régions où la FIFA n’avait encore jamais organisé de coupe du monde: l’Europe de l’est et le Moyen orient. Cela s’inscrit donc dans la politique d’expansion économique et politique de la FIFA. Les règles du jeu étaient fixées à l’avance. Le fait que l’instance majeure du football mondial choisisse deux régions où elle n’était que partiellement implantée n’est pas une surprise. L’Afrique du sud, choisie pour organiser le Mondial 2010, s’inscrivait dans cette même logique. Sepp Blatter avait annoncé depuis longtemps sa volonté d’organiser l’événement le plus important du football planétaire sur le sol africain. Et si cela n’avait pas pu se faire avant, c’est notamment parce que l’Allemagne lui avait « soufflé » la victoire d’une voix pour l’édition de 2006.

Les suspicions autour de l’attribution d’un mondial ne sont pas d’aujourd’hui

A quelques jours de l’élection de Zurich, France football nous rappelait d’ailleurs cet épisode, ainsi que deux autres, qui nous montrent bien que les soupçons ont toujours entouré ce genre d‘évènement: « de tous temps, les désignations d’une organisation sportive ont prêté aux coups tordus. Ce fut le cas pour la Coupe du monde 1986 (originellement octroyée à la Colombie, elle avait été attribuée au Mexique un an avant la compétition dans des conditions douteuses), pour les J.O d’hiver de Salt Lake City en 2002 ou pour la Coupe du monde 2006, arrachée à l’Afrique du Sud pour une petite voix. Celle d’un Néo-Zélandais auquel Franz Beckenbauer était allé rendre opportunément visite quelques heures avant le scrutin ». Le choix de la Russie et du Qatar n’est donc pas discutable de ce point de vue. Quelque soit le pays qui l’emporte, il y a toujours lutte d’influence, lobbying, et soupçons de tricherie. Ce qui peut déjà plus prêter à débattre, c’est la légitimité de la candidature en elle-même. Et de ce point de vue, il est vrai que celle du Qatar est assez difficile à percevoir, en comparaison à celle de la Russie.

Le football russe a un passé et un présent, celui du Qatar pas vraiment

Le Qatar est en effet connu pour être un lieu de retraite dorée pour footballeurs en fin de carrière. On ne compte plus les grands noms passés par ce pays du Golfe, pour y signer un dernier gros contrat : Desailly, Leboeuf, Batistuta, Anderson, Juninho… La Russie elle aussi attire des joueurs étrangers de qualité, plus par des salaires alléchants que par la promesse de jouer à un niveau élevé. Mais elle a ces dernières années beaucoup progressé, et servi de tremplin à des joueurs qui se sont imposés par la suite en Europe : Vidic, Skrtel, Krasic, Jo, Cavenaghi… La Russie est en constante amélioration sur un plan footballistique, comme en témoignent les résultats acquis par ses représentants en Ligue Europa ces dernières années (CSKA Moscou et Zénit St Petersbourg vainqueurs en 2005 et 2008), ou par son équipe nationale à l’Euro 2008 (demi-finaliste). Son passé plaide aussi en sa faveur, puisqu’elle compte tout de même 9 participations aux phases finales de coupe du monde (7 en tant qu’URSS, 2 en tant que Russie), 10 participations à l’Euro (dont elle remporta la première édition en 1960), et 2 médailles d’or olympiques. Le Qatar n’a, quant à lui, participé à aucune coupe du monde, et n’a jamais vraiment brillé en Coupe d’Asie.

Les Qataris proposent des innovations intéressantes, comme les stades climatisés, dont certains seront démontés pour être envoyés en Afrique une fois l’épreuve terminée. De plus, le Qatar a une certaine légitimité en tant que premier pays arabe à accueillir la compétition, ce dont se félicitait notamment Zinedine Zidane (qui avait au passage d’autres raisons de se réjouir de la réussite qatarie). Mais on aurait mieux compris, à ce titre, que l’Arabie saoudite ou le Maroc (candidat malheureux il y a quelques années), qui ont un certain passé en Coupe du monde et qui sont de plus grands pays que le Qatar (dont la superficie dépasse à peine les 11000 km²), soient les hôtes d’un tel événement.