Cette fois, il n’y a plus l’explication des vacances de la Toussaint. La mobilisation contre la réforme des retraites est bel et bien à la recherche d’un nouveau souffle. Pour la 8e journée d’action, les cortèges ont été moins nombreux (241) et moins fournis dans toute la France. A 14h, samedi 6 novembre, les défilés avaient rassemblé 142 000 manifestants, en «très forte baisse» par rapport à la dernière journée de mobilisation du 28 octobre qui avait réuni 198 000 personnes au même moment, selon le ministère de l'Intérieur.

Samedi soir, le ministère annonçait 375 000 manifestants et les syndicats, 1,2 million.

La préfecture de police de Paris a fait état de 28 000 manifestants samedi, dans la capitale (3000 de moins que le 28 octobre) alors que les syndicats parlaient de 90 000 personnes (deux fois moins que le 28). Selon la police, ils étaient 13 000 à Toulouse (110 000 selon les syndicats), 15 000 à Bordeaux (50 000), 9200 à Lyon (22 000), 5400 à Grenoble (50 000), 3800 à Lille (6000) en présence de Martine Aubry, 1200 à Boulogne-sur-Mer (4000), 800 à Chalons-en-Champagne (1000), 3200 à Strasbourg (7000), 3000 à Besançon (4500), 1600 à Metz (2500), 3000 à Nancy (10 000), 1800 à Amiens (5000).

Ils étaient 8500 à Marseille (80 000 selon les syndicats) où FO avait demandé à ses troupes de ne pas défiler, 10 000 à Rennes, 5000 au Mans, 3000 à Chatellerault avec Ségolène Royal, 3000 à Brest (8000) avec Benoit Hamon... Tout le monde l’a reconnu: si la colère «reste dans les cœurs», selon l’expression de Jean-Luc Mélenchon qui défilait à Brive, elle ne s’est guère manifestée fortement dans les rues. De plus, les jeunes sur lesquels comptaient les organisateurs pour gonfler les cortèges, ont été moins nombreux que prévu, tant chez les lycéens que chez les étudiants.

Certes, il y a eu de la pluie sur une grande partie du pays, notamment à Poitiers, Dieppe, Pau ou Lannion. Mais il faut chercher ailleurs les raisons de cette faible participation: la loi est désormais votée, et il n’y a plus rien à attendre de Nicolas Sarkozy. Les Français le savent, le chef de l’État promulguera sans aucun doute le texte qui repousse de deux ans les limites d’âge de départ à la retraite dès que le Conseil constitutionnel l’aura validé, c’est-à-dire autour du 15 novembre.

La dernière journée d'action, le 28 octobre, avait déjà marqué une nette décrue de la mobilisation: environ 560 000 personnes selon la police, 2 millions de personnes selon les syndicats. Des chiffres bien inférieurs aux six premières journées - dont deux le samedi - qui avaient connu un pic entre un million et trois millions de manifestants. Le 19 octobre, par exemple, 3,5 millions de personnes avaient défilé selon la CGT, et 1,2 million selon la police. Dès lors, chacun s'était demandé si le 6 novembre ne serait pas la journée de trop.

«La CFDT à la 9e journée de manifestations»

Face à cet essoufflement, l’unité syndicale semble vouloir tenir même si, depuis jeudi 4, quelques déclarations ont laissé penser que le front allait se briser face aux divergences sur la stratégie à poursuivre. Mais les leaders de CGT et de la CFDT, avant même le démarrage de la manifestation parisienne, ont tenu à réaffirmer une vision commune : «Il est normal qu'il y ait une mobilisation légèrement inférieure, compte tenu du fait que la loi a été votée», a déclaré François Chérèque, samedi 6, peu avant le départ, place de la République. Bernard Thibault, quant à lui, a prédit «au moins un million de personnes dans les rues».

Le patron de la CFDT, qui ne veut pas être accusé de briser le front syndical, a paru plus ferme que ces derniers jours : «La journée de manifestations de samedi permet de continuer à dire que nous sommes en désaccord avec la réforme des retraites et de dire aussi tous les autres problèmes qui existent au-delà», a déclaré François Chérèque avant de créer la surprise en ajoutant : «Il y aura une nouvelle journée d'action (la 9e) fin novembre et la CFDT y participera» réfutant au passage «toute dissension au sein de l'intersyndicale».

Jeudi 4, après quatre heures de discussions, les huit organisations syndicales avaient choisi de se réunir à nouveau lundi 8 novembre afin de fixer «un nouveau rendez-vous de mobilisation» entre les 22 et 26 novembre. «On a décidé de faire une nouvelle mobilisation, on va définir comment se déroulera cette journée», a ajouté le patron de la CFDT, pour la plus grande satisfaction de son collègue de la CGT.

La CGT était prête à continuer toute seule

«La journée de manifestation d'aujourd'hui représente un nouveau temps fort. Il y en aura d'autres. Nous l'avons toujours dit: la CGT ira jusqu’au bout», a déclaré Bernard Thibault, le secrétaire général de la CGT, dans un entretien à L'Humanité. Il a estimé que «même si la plupart des médias ont tiré le rideau, le mouvement est profondément installé dans le pays (…) S'il s'avérait impossible de continuer la bataille sur les retraites avec un engagement unanime de tous les syndicats, la CGT continuerait le combat avec ceux qui le souhaitent», a-t-il encore ajouté.

«Le mouvement social entre dans une nouvelle phase qui ne peut pas être celle du renoncement, a-t-il expliqué. Le caractère injuste de la loi va s'appliquer rapidement. Je ne vois donc pas pourquoi il faudrait renoncer à tout faire pour empêcher son application. D'ailleurs beaucoup de salariés considèrent que ce n'est pas possible d'en rester là». Cette ligne dure de Bernard Thibault contraste avec les déclarations des derniers jours, moins virulentes, mais le leader de la CGT se doit de donner des gages à sa base, et à une partie de son équipe dirigeante qui le conteste en interne et reste bien décidée à en découdre avec le gouvernement. François Chérèque l’a bien compris, lui qui, de son côté, doit gérer les suites de 2003 à l’intérieur de son propre syndicat, quand une partie des militants de la CFDT l’avaient accusé de trahison au moment de la réforme des retraites par François Fillon, à l’époque ministre du Travail et de la Cohésion sociale.

«Un certain gâchis» selon Force Ouvrière

Vendredi 5, pourtant, sur Canal +, François Chérèque avait paru vouloir chercher une sortie de crise: «On va maintenant s'éloigner petit à petit, malheureusement, du sujet des retraites (…) Je dis pas que les retraites c'est fini», avait-il toutefois ajouté. «Je dis que le débat parlementaire est fini (…) Mais le problème des retraites est toujours dans le paysage social de notre pays. Il va y avoir la promulgation, il va y avoir le sujet des décrets (d'application), on va en reparler en 2012 aux élections, on va en reparler en 2013 parce qu'on va refaire une mise à plat, parce que cette réforme ne va pas régler le problème, donc on va continuer à en parler», a-t-il précisé avant de conclure : «Si je dis aujourd'hui «On va faire reculer le président de la République», personne ne me croirait. On se dirait, celui-là, il rêve»

De son côté, Jean-Claude Mailly, le leader de Force Ouvrière, qui n’a jamais signé les communiqués de l’Intersyndicale, sans pour autant se désolidariser des journées d’action, n’a pas caché sa colère, samedi vers 14h, juste avant le départ de la manifestation parisienne. Il a déclaré sur BFMTV: «Les manifestations de samedi contre la réforme des retraites vont réunir moins de monde… Il y a eu un certain gâchis dans la conduite du mouvement (…) Ce n’est un secret pour personne que l’entente n’a jamais été parfaite sur la stratégie dans l’intersyndicale. A FO, nous voulions des journées de grèves interprofessionnelles quand la mobilisation était à son maximum (…) Des manifestations sans grèves, ca ne peut pas faire plier le Gouvernement… Mais la CGT et la CFDT n’étaient pas d’accord…»

La séance de rattrapage des 8 syndicats, lundi 8, devrait confirmer la relative bonne tenue du front unitaire contre la réforme des retraites.