Jusqu‘à présent, pour un agriculteur ou un maraîcher, il existe deux façons de se procurer des semences : se fournir auprès des distributeurs ou créateurs de semences. Ou reproduire ses graines lui-même, un défi difficile à relever non seulement pour des raisons juridiques mais aussi pratiques quand il s’agit de semences hybrides.

Or une troisième voie semble se dessiner depuis quelques années. Des producteurs s’investissent eux-mêmes dans la sélection et la production de semences. On parle de sélection participative. Cette conception, récente -puisqu’elle date de la fin des années 90- et très marginale aujourd’hui est semée d’embûches. D’une part, elle demande un investissement important de la part du producteur. D’autre part, la réglementation liée au commerce des semences n’est pas forcément adaptée.

Participation de l’agriculteur à la sélection

Il est difficile aujourd’hui de donner une définition précise de la sélection participative. "La sélection participative est une organisation de la sélection où tous les acteurs concernés participent et de façon plus privilégiée, l’agriculteur", explique Véronique Chable, ingénieure de recherche à l’Inra (Institut national de la recherche agronomique) de Rennes.

Dominique Desclaux, chargée de mission à l’Unité mixte de recherche Ensam (Ecole nationale supérieure d’Arts et métiers)/Inra sur la diversité et le génome des plantes cultivées à Montpellier, va plus loin : "La sélection participative n’est pas une méthode de sélection. C’est en réalité une démarche qui mixte deux approches. Celle d’obtenir des variétés mieux adaptées aux besoins des agriculteurs et celle de renforcer le rôle des agriculteurs dans le système semencier."

Selon la chercheuse, cette approche permet de compenser une absence de programme de sélection pour des plantes "orphelines", un manque de concurrence ou encore une inefficacité du système semencier ou de certain programme de sélection. C’est d’ailleurs ainsi que la sélection participative a commencé suite aux limites de la révolution verte dans les pays du sud. Il s’agissait de mieux prendre en compte les besoins de l’agriculteur pour la sélection de nouvelles variétés.

L’expérience en Maine-et-Loire

En France, la sélection participative se développe depuis une petite dizaine d’années avec les agrobiologistes qui estiment que les variétés du marché ne sont pas adaptées à leur besoin. Plusieurs programmes aussi bien en céréales qu’en légumes ont été initiés en Bretagne, Lot-et-Garonne, Dordogne, Aube et Maine-et-Loire.

Ces programmes sont encadrés le plus souvent par des chercheurs de l’Inra et des groupements de producteurs, comme dans le département angevin avec Véronique Chable de l’Inra de Rennes et le groupe GabbAnjou. Des programmes de recherche ont été financés à l’aide de la région des Pays de Loire.

Florent Mercier, polyculteur éleveur près d’Angers, se passionne depuis sept ans pour la sélection du blé et travaille de concert avec les chercheurs, l’animatrice de GabbAnjou et l’association Triptolème. D’abord, il a puisé dans les collections françaises, notamment de l’Inra mais aussi des sites étrangers, pour semer diverses variétés et les observer dans ses champs.

Dans le même temps, il s’est imprégné de toute l’histoire de la sélection du blé. Aujourd’hui, il est imbattable sur les origines des Triticum monococcum, plus communément appelé petit épeautre, ou encore les blés Poulard, proches du blé dur, très utilisés dans les années 1850 pour la fabrication des pâtes. Sa collection de blés s’est enrichie au fil des ans de 500 variétés dont la moitié d’origine étrangère à l’Hexagone. Il s’agit de variétés de pays issues d’une sélection effectuée au fil des ans durant plusieurs décennies par les paysans avant l’arrivée des blés modernes adaptés à la culture intensive depuis les années 50. Ce sont aussi des variétés populations (plusieurs variétés dans un même lot) en provenance d’Allemagne notamment. L’Angevin en sème une centaine chaque année pour une première observation sur 1 m2. Les plus prometteuses sont ressemées l’année suivante, sur 10 m2 et ce durant 2 à 4 ans. Les meilleures variétés sont ensuite testées dans deux sites pilotes.

Des populations dynamiques

Parallèlement, il a constitué des mélanges variétaux qui donnent lieu à une population dynamique. Constitués parfois d’une vingtaine de variétés, ces mélanges sont ressemés en partie chaque année. "Les individus les plus productifs font plus de grains et se retrouvent en plus grande proportion dans la récolte, explique l’agriculteur. Résultat, les blés les plus productifs dans le contexte local sont de plus en plus présents. Les premières expériences montrent que ces populations dites dynamiques s’adaptent vite au terroir et au paysan pour peu que la diversité de départ soit suffisante."

La démarche de Florent Mercier et des agrobiologistes angevins est d’autant plus originale que l’objectif est de maîtriser toute la chaîne, de la semence à la production de pains. Des essais de panification ont déjà eu lieu.

Des critères de sélection spécifiques

Les critères de sélection choisis par les agrobiologistes diffèrent de la sélection classique. Cela est particulièrement vrai pour les blés. Le port de la plante a une importance capitale, le désherbage restant la principale difficulté pour les cultures bio. Les plantes hautes qui pourront faire de l’ombre aux adventices sont privilégiées contrairement aux productions classiques où au contraire ce sont les plantes les plus basses qui sont sélectionnées pour éviter la verse. Les différences de hauteur peuvent atteindre jusqu’à 60 cm. L’assimilation de l’azote est aussi un critère appréhendé différemment puisque la culture bio n’a pas droit aux engrais chimiques assimilables très rapidement par la plante.

Une pratique suspendue à la réglementation bruxelloise

Cette approche, certes très marginale aujourd’hui, amorcée seulement depuis quelques années, n’est pas adaptée au système juridique européen mis en place pour la protection des variétés, notamment l’inscription variétale, très codifiée. A ce jour, les paysans n’ont pas le droit de vendre ces semences à leurs collègues. Ils peuvent seulement les échanger à travers des protocoles d’essais. L’évolution de la réglementation en cours de discussion à Bruxelles peut modifier la donne positivement ou négativement pour ce type de semences.