
- Henry de Montherlant - google images
Dans ses Carnets, Henry de Montherlant (1895-1972) préconise souvent le silence. Pour l’écrivain, bien sûr, qui n’a pas à être détourné de son œuvre par des questions lui faisant perdre son temps. Mais aussi pour le vulgum pecus, qui doit résister à l’envie de parler pour ne rien dire…
Nous ne savons rien !
L’auteur des Jeunes Filles insiste souvent sur l’obligation « de parler, d’opiner, de briller » alors que… « nous ne savons rien de la plupart des questions ou nous en savons si peu » ! Nous vérifions ces propos tous les jours, à la radio, la télé et, depuis peu, sur l’Internet où moult blogs gagneraient à ne point évoquer certains sujets…
« Si encore vous êtes un homme célèbre, écrit Montherlant, vous pouvez vous taire dans une réunion ; votre crédit n’en sera pas diminué ! Mais si vous êtes un obscur et si on vous demande par exemple, ce que devrait être notre politique à l’égard de l’Allemagne, répondez donc que la question n’est pas de votre ressort et que vous n’en savez rien : vous verrez de quel œil on vous regardera ! »
« Vous passerez ou pour un imbécile, ou pour un homme désagréable, ou pour un homme qui se désintéresse du destin de son pays. Vous sortirez vous étant fait des ennemis. »
« Cascade d’absurdités »
Autre point souligné par Montherlant : nos opinions dépendent de trois fois rien…
« J’incline volontiers à respecter Jésus-Christ sans croire en lui, écrit-il dans ses Carnets, mais que le soleil se lève, que retentisse une musique entraînante, me voici païen, qui me reprends au monde. Et inversement quand j’en serai à la satiété. »
« Les autres font de même, poursuit-il : tel croit parce qu’il a pleuré, ou parce qu’il a eu une déception sentimentale, ou parce qu’il vieillit. Tel autre ne croit plus parce qu’il a vu un mauvais prêtre. Un autre prédit la fin de l’Europe parce que sa nation a été vaincue à la guerre. Voilà le sérieux de nos opinions. »
Et le roi du « totalisme » d’ajouter : « N’empêche que, en publiant les miennes, je cherche à me faire valoir. Mais je cherche à me faire valoir auprès de gens pour qui je n’ai pas d’estime. Telle est la cascade d’absurdités… »
Le café du commerce
Le résultat de tout cela ? C’est « le café du commerce : les parlottes et les passions des hommes qui ne savent pas. »
Mais attention, Montherlant tient à le souligner : « ce café du commerce se trouve à tous les échelons ! Nos "congrès", nos "conseils", nos "mouvements", nos "états généraux", c’est le café du commerce avec les lunettes d’écaille en plus, je veux dire prétention et jargon. »
Fuir les questions
Pour participer le moins possible à cette « cascade d’absurdités », l’écrivain Montherlant fuit les questions que lui envoient régulièrement les journaux pour remplir leurs colonnes. Mais il les fuit aussi parce qu’elles ne lui plaisent guère : « Ou elles sont trop frivoles, et ne valent pas qu’on y réponde ; ou elles sont trop extravagantes, et il est impossible d’y répondre !
Ou elles sont trop graves, et on y répondrait soit légèrement, ce qu’on ne veut pas, soit gravement, et nous n’avons pas à réfléchir, toutes affaires cessantes, sur n’importe quel point donné qu’on nous propose, pour les mêmes raisons pour lesquelles nous n’avons pas à nous expliquer, toutes affaires cessantes, lorsqu’on nous attaque sur tel point donné de notre conduite ou de notre caractère. »
Ne pas dire toute la vérité
Toutes ces raisons qui commandent le silence tiennent aussi au fait que, souvent, la vérité n’a pas à être exprimée de manière totale… Car non seulement cette expression « ne serait pas accueillie par la société, mais elle ne lui causerait que de l’indignation ! »
En clair, « ne nous mêlons pas d’éclairer le monde, qui ne veut pas l’être » !
Autre problème, perso celui-là : « sur le plan des idées et celui des mœurs, écrit Montherlant, les vérités que j’aurais à dire, et qui sont évidentes pour quiconque est doué de raison – mais voilà, ce "quiconque" est la rareté même, - sont si à rebours de l’opinion générale (…) si explosives (…), que ma vie privée serait atteinte par les éclats retombants ».
Et cet adepte de la volupté de conclure : « Je ne sacrifierai pas ma vie privée. Je tiens à elle plus qu’à mon œuvre. »
