Alors que les agences de notation menacent le tripe A français, que l’État est contraint de revoir à la baisse ses prévisions de croissance pour 2012 (de 1,75% à sans doute 0,9%) et que l’Assemblée nationale vote ce mardi un projet de budget déjà obsolète pour l’année prochaine, une certaine panique s’empare des pouvoirs publics. Il faut en effet trouver beaucoup d’argent rapidement. Or, certains signes laissent penser que, désormais, les fonctionnaires pourraient se retrouver en première ligne et être appelés à financer, bon gré mal gré, une partie des déficits publics.

«Deux catégories» de Français ?

Comment résorber une dette publique qui s’annonce plus importante que prévu au moment où la France s’est engagée, comme ses voisins, dans une politique d’assainissement? Comment adopter un plan de rigueur qui doit tendre vers l’objectif européen de ramener le déficit budgétaire à 3% du PIB (de 5,7% à 4,5% l’an prochain), mais qui, pour autant, ne doit pas dire son nom («rigueur», «austérité»)? Car c’est sur cette image de «protecteur des Français» en cette période de crise, que le président-candidat entend fonder sa campagne électorale pour la présidentielle de 2012 ?

C’est là une véritable gageure qui consiste à mettre la main sur des milliards supplémentaires destinés à rassurer au plus vite les marchés sur la solidité des finances françaises, sans pour autant braquer davantage une opinion publique «révoltée», voire déprimée par la crise, et surtout l’électorat traditionnel de la droite?

On peut se demander si, sans le dire franchement pour l’instant, les partisans de Nicolas Sarkozy n’entendent pas jouer sur cette fameuse «division des Français en deux catégories» que dénoncent les leaders de l’opposition. Et s’il ne s’agit pas, comme l’a clairement formulé Nicolas Sarkozy, le 22 septembre dernier, à Compiègne, en visitant les ouvriers de Novance, une usine de carburant vert, de distinguer «les salariés des fonctionnaires » ?

C’était en pleine grève de l’Éducation nationale. Le président de la République a déclaré ce jour-là: «Mon devoir est d’abord de penser aux ouvriers plutôt qu’aux fonctionnaires dont les emplois sont protégés». «Aujourd’hui, il y a des protestations, c’est normal dans une démocratie», a-t-il reconnu en faisant référence aux enseignants. «Mais les emplois qui sont en cause, ce n’est pas les emplois de la fonction publique, c’est les emplois de l’industrie, c’est les emplois de l’entreprise, c’est les emplois qui sont exposés à la concurrence», a-t-il aussitôt ajouté.

«On le fera si les choses tournent mal…»

Peu à peu, les langues se délient. François Baroin, le ministre de l’Économie et des Finances, avance qu’il va falloir «taper dans le dur» pour trouver les 5 à 7 milliards supplémentaires. Et d’annoncer que les recettes de poches (les taxes et les réductions de niches) seront complétées, si la crise s’aggrave, par des ponctions plus importantes. Le ministre, pour la première fois, évoque «la baisse du salaire des fonctionnaires», même si c’est pour jurer ses grands dieux qu’il ne se fera pas et qu’il ne veut pas «abîmer» leurs revenus. Pourtant, la simple allusion à une mesure aussi sensible, destinée paradoxalement à la réfuter, peut être considérée comme un ballon d’essai plutôt inquiétant par les syndicats.

Le Journal du Dimanche aurait même recueilli la confidence d’un ministre qui préfère garder l’anonymat mais qui n’hésite pas à dire: «Si les choses tournent mal, nous devrons baisser les retraites ainsi que les salaires des fonctionnaires».

Les Espagnols, les Allemands et les Anglais

Depuis 2008, dans le cadre de la révision générale des politiques publiques (RGPP) qui vise à réduire le train de vie de l’État, le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux a entraîné la suppression de 84 000 postes et 62 000 nouvelles disparitions de postes sont prévues d’ici 2012. Le rallongement progressif de deux ans de l’âge de départ à la retraite , les déremboursements des médicaments, la réforme de l’hôpital et le gel de dotations aux collectivités territoriales sont d’autres mesures destinées à améliorer la maîtrise des dépenses.

En France, la fonction publique représente un total de 5,2 millions d’agents et de fonctionnaires répartis dans trois secteurs clés de l’économie : l’enseignement, la santé et la fonction territoriale. Baisser leur salaire, «c'est une idée qui n'est pas du tout absurde », a estimé mardi Agnès Verdier-Molinié, la directrice de l'IFRAP, au micro de RMC. « D'autant plus que d'autres pays l'ont déjà fait depuis le début de la crise: l'Allemagne qui a gelé totalement le salaire des fonctionnaires (comme les Anglais ndlr); l'Espagne qui les a carrément baissés de 5%. Il faut savoir que 5% de baisse sur les salaires en France laisseraient espérer une économie de 4 à 5 milliards d'euros. Donc c'est pas du tout inimaginable, surtout quand on sait à quel point il est difficile dans notre pays de réaliser des économies ».

Le point d’indice gelé, la cotisation retraite en hausse

En France, voilà déjà deux ans que le point d’indice des fonctionnaires a été gelé. Le 28 avril dernier, «le gouvernement, précisait Europe1, estime que désormais l’indice salarial n’est que l'un des éléments de la rémunération des fonctionnaires, qui compte aussi les primes, les avantages sociaux, les mesures catégorielles, etc.» Ce à quoi les syndicats ont répondu : «c’est faux» puisque «l’indice des salaires est la seule mesure collective concernant tous les fonctionnaires. C’est donc un élément central du salaire des agents». Et Brigitte Jumel (CFDT), de trouver «choquant» que les agents soient rémunérés «sur la base du déficit budgétaire qu'ils auraient à résorber». Une mesure «sans précédent depuis la Libération» selon Jean-Marc Canon (CGT).

François Baroin, à l’époque ministre du Budget et de la Fonction publique, avait déclaré à l’hebdomadaire Le Point: «Le gouvernement va continuer en 2011 et 2012 à assurer «une progression raisonnée» du pouvoir d'achat des fonctionnaires (…) Nous avons fait le choix de ne pas augmenter le point d'indice qui est un élément parmi d'autres de l'augmentation de ce pouvoir d'achat».

Sauf que cette déclaration avait été formulée quand le gouvernement tablait encore sur une hausse de la croissance d’environ 2%. Or Bercy s'est engagé, selon Les Echos, à «réduire la masse salariale de l'État» de plus de 80 milliards d'euros en 2012, et cela, quel que soit le degré de gravité de la crise. Dès lors, le gel du point d’indice, annoncé pour 2012, risque d’être prolongé au delà.

Par ailleurs, les fonctionnaires voient leur feuille de paie déjà réduite depuis que leur taux de cotisation retraite augmente (7,85%) pour s’aligner d’ici 2020 sur celui des salariés du privé (10,55%). Il est vrai que selon l’Insee, «un fonctionnaire gagne 2 085 euros net par mois et un salarié du privé 2 069 euros. Les fonctionnaires sont donc un peu mieux payés que dans le privé», affirme encore Agnès Verdier-Molinié de l’Ifrap. 16 petits euros de plus par mois que l’État, peut-être, irait bien chercher dans les poches de ses agents pour renflouer ses caisses.