Les morceaux d’un immense puzzle constituent les différentes périodes de la production de Picasso qu’une classification simple et admise par tous les historiens réunit et tente de reconstituer. La difficulté d’un tel exercice appliqué à cet artiste est qu’il travaille souvent plusieurs styles en parallèle. Des œuvres se référant au classicisme sont présentes vers 1917-1918, puis abandonnées pour d’autres recherches picturales. Le style académique réapparaît dix ans plus tard, un exemple parmi d'autres...

L’enfance et l’adolescence, période dite naturaliste (1895-1900)

Les encouragements et les directives de son père font connaître très tôt à Picasso, qui est né en 1881, les exigences de la création picturale: il exécute Science et Charité (1896) sur ses conseils. Il représente une personne alitée en présence d'une religieuse et d’un médecin à qui Picasso donne les traits de son père. La représentation est fidèle à la réalité, la composition rigoureuse, l’exercice parfait, il répond à toutes les normes académiques. Une carrière se précise, Paris et sa richesse artistique attire le jeune homme.

La période naturaliste dite bleue (1901-1904)

Ses débuts à Paris sont marqués par le suicide de son ami Casagemas; Picasso bouleversé signe une œuvre décisive: La Vie toile symboliste, empreinte d’une grande tristesse, sorte de méditation sur la vie et la mort, la solitude et l’incommunicabilité. Les criminels, les prostituées et les mendiants, présentés souvent prostrés, sont ses sujets privilégiés. En réaction au fauvisme ambiant éclatant de couleurs, Picasso installe la monochromie; le bleu est la moins couleur des couleurs selon lui.

La période naturaliste dite rose (1905-1907)

Les gens du cirque, les acrobates, Arlequin et Famille de saltimbanques sont les sujets de prédilection de ces années; ils pourraient être le prétexte à exprimer le mouvement, la gaieté d’un spectacle vif et coloré, ce n’est pas le choix de Picasso. Il peint une scène marquée par des personnages exsangues, émaciés qui n'entretiennent aucun lien entre eux, ne se regardent pas, sont peu présents; dans un décor abstrait, irréel, seuls leurs costumes soulignent leur appartenance à une troupe de saltimbanques.

Une première rupture s’annonce: le souci réaliste, qui avait accompagné les œuvres de jeunesse, laisse place à des préoccupations formelles: le décor et la monochromie servent à accentuer une certaine déréalisation; en aplatissant et en privant l’espace de profondeur Picasso commence à se détacher des traditions perspectivistes classiques.

Le tableau emblématique du XXe siècle, Les Demoiselles d’Avignon (1907) œuvre fondatrice de l’art moderne, annonce aussi bien le cubisme que l’expressionnisme; il a demandé à Picasso neuf mois de travail et un grand nombre d’études préparatoires. Parmi celles-ci, le Buste de femme se situe à la charnière de ces deux orientations stylistiques.

La période dite cézanienne (1908-1911) ou l’émergence du cubisme

Au Bateau-Lavoir, atelier de découvertes, Picasso initialise la phase préparatoire au cubisme, en étroite collaboration avec Braque. Comme Cézanne, il géométrise les formes, déconstruit l’espace en le réduisant à deux dimensions ou en utilisant une perspective inversée et déformée, limite la variété des couleurs. Pour Cézanne, il n’y a pas une perspective mais cent perspectives qui s’efforcent de donner l’illusion de la stabilité. Picasso va faire la synthèse entre le contenant spatial et son contenu et intégrer cette multiplicité des plans.

La période est austère, les recherches picturales dogmatiques; le titre des tableaux reste vague, volontairement abstrait: Paysage est le titre générique le plus utilisé lors de cette période de recherches.

Le cubisme analytique (1910-13) ou la sculpture de l’espace

Par la dissociation de la forme, vue sous tous ses angles connus mais non perçus par l’œil en une fois, la dislocation du contour et la répartition arbitraire de la couleur, les objets sont présentés sur toutes leurs facettes agglomérées les unes aux autres par un réseau de lignes noires qui forment une structure. Les couleurs sont les gris et les ocres, neutres elles ne nuiront pas à la perception générale.

Le peintre montre dans Femme assise dans un fauteuil le conflit entre conserver les volumes, les ombres des seins et des bras et intégrer la forme au fond, la femme au… fauteuil. La problématique se pose telle que Matisse l'a vécue dans les Nus de dos sculptés, où il schématise des figures monumentales pour les transformer en épures aplaties qui rentrent dans le mur et voir ainsi les formes s’intégrer au fond!

Cézanne privilégie la géométrisation des formes en les maintenant dans un espace unifié et cohérent, le tableau cubiste va déplier, imbriquer les objets les uns aux autres jusqu’à altérer la lisibilité de l’œuvre. Deux univers se côtoient, le monde sensible, celui des apparences, et le monde de la connaissance qui permet de rendre les œuvres intelligibles en les reconstituant mentalement.

Le cubisme ne nous livre pas le monde tel que nous le percevons, seul l’illusionnisme du tableau classique le permet; l’abstraction se charge, elle, de nous en présenter les concepts ; le tableau surréaliste illustre le monde dont nous rêvons; le cubisme nous livre le monde tel qu'il existe en réalité.

«L’espace, à la Renaissance est représenté, dans le cubisme, il est vécu. Pour la première il est l’espace des géomètres, pour le second il est l’espace des aventuriers, réel, opaque.»

Les années 1913-1914 permettront à Picasso de réaliser la synthèse de ses recherches; il explique qu'il «faut que ça tienne ensemble mais à peine» ; la fragmentation simultanée des volumes est réduite et fait place à des formes abstraites vaguement allusives.

N.B. Cet article appartient à une série d'articles sur Picasso