
- Ancienne usine Montupet à Nogent-sur-Oise - DRAC, Région Picardie, CAC
En 2006 est paru un livre italien, écrit également en français, en anglais, en espagnol et en portugais, intitulé Usines Reconverties. Sur les 31 sites industriels réhabilités en bureaux, musées, commerces, logements, répertoriés aucun ne se trouve en France. Pourtant, l’Italie n’est pas spécialement connue pour sa francophobie, et le livre, parmi les 4 langues dans lesquelles il est écrit, présente une partie en français.
Sans pour autant être « vexé » par cet oubli (volontaire ou inconscient ?), il faudrait peut-être que nous nous interrogions à propos de notre vision du patrimoine industriel ; car au fond, si ces auteurs italiens n’ont pas jugé bon de présenter ne serait-ce qu’un exemple de reconversion de site industriel en France (alors que des usines en Pologne, en Chine ou au Brésil le sont), ne serait-ce pas parce que dans notre pays, la notion de patrimoine industriel reste encore peu développé ? Et que donc aucun exemple digne d’intérêt pour ce livre n’est présent en France ?
La réhabilitation des usines vient de pays protestants
Cette tendance, depuis plusieurs années, de réinvestir les infrastructures industrielles plutôt que de les détruire, nous vient des pays anglo-saxons. Sur 31 sites industriels présentés dans le livre, 20 sont anglo-saxons (Etats-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie) et plus globalement germaniques (Allemagne). Ces pays, de tradition protestante, ont connu une industrialisation poussée plus précoce que dans les pays catholiques du sud de l’Europe (la France étant entre les deux). Ce lien entre religion et développement économique, le sociologue allemand Max Weber le fait dans son ouvrage Ethique protestante et Esprit du Capitalisme. Ici, nous allons tenter de montrer le lien entre l’éthique protestante et le mouvement de reconversion du patrimoine industriel.
De par le caractère puritain et ascétique du culte protestant, et aussi selon le principe de Soli Deo Gloria (« à Dieu seul la gloire »), les protestants ne connaissent que peu la notion de lieu saint, c’est pourquoi on retrouve (beaucoup plus que dans le monde catholique) d’ancien lieux de culte en Angleterre ou au Pays-Bas, transformés en restaurant ou en habitation. Par extension, l’axiome « 1 lieu = 1 fonction » n’aurait que peu de valeur dans la mentalité protestante, permettant ainsi les réhabilitations d’usines, puisque les réalisations humaines n’ont pas de valeur « intangible » ou « absolue ».
L'unicité de la pensé cartésienne française
Seulement, dans le livre Usines Reconverties, s’il n’y a pas d’exemple français, il y a des exemples issus de pays de tradition catholique, même s’ils sont beaucoup moins nombreux (10 lieux sur 31, situés au Brésil, en Italie ou en Espagne). L’absence française ne peut donc être uniquement expliquée par la religion ; l’explication se trouverait donc dans une spécificité française. Aussi, un trait de la mentalité française (peut-être pas uniquement français d’ailleurs), que je n’arrive pas à m’expliquer, est l’axiome suivant : « 1 individu = 1 fonction », qui pourrait au moins en partie expliquer la difficile reconversion du patrimoine industriel en France.
Il faut remarquer en effet qu’en France, peut-être plus qu’ailleurs, la polyvalence des individus, le fait qu’ils puissent non pas se spécialiser dans un domaine mais avoir des aptitudes diverses, parait peu reconnu et apprécié. Par exemple, aussi doué que fut un ancien acteur en politique, sa carrière (même passée) de comédien l’empêcherait de percer en France, alors qu’aux Etats-Unis au moins dans un cas, il aura pu devenir président (cf. Ronald Reagan). En France, l’on considère généralement qu’on ne peut avoir des compétences réellement affirmées que dans un seul et même domaine, selon une étude de l'OCDE.
Le syndrome Eiffel et une vision trop classique de la notion de patrimoine
Une autre spécificité française pourrait au moins en partie expliquer ce renâclement à la reconnaissance du patrimoine industriel. C’est ce que nous pourrions appeler le syndrome Eiffel. Pour comprendre et expliquer ce phénomène, nous devons nous pencher sur le cas particulier du Bassin Creillois (Oise). Cette agglomération industrielle, décrite par Flaubert dans L’Education Sentimentale, a perdu de sa superbe depuis plus d’une trentaine d’année, du fait de la désindustrialisation. Aujourd’hui, elle fait face à un défi de taille : que faire de son patrimoine industriel assez conséquent, au niveau du département ?
A Nogent-sur-Oise, l’usine Montupet, fermée en 2006 et construite au début des années 1900, sera détruite. Or, nombre d’historiens locaux affirment que des structures Eiffel, provenant de l’exposition universelle de 1889, placée à l’époque près de la Tour Eiffel, sur le Champ de Mars, auraient été utilisées pour la construction de l’usine Montupet. On retrouve cela notamment dans le livre Le Grand Creillois Industriel, dans lequel Clarisse Lorieux fait l’inventaire du patrimoine industriel du Bassin Creillois, à la demande du ministère de la Culture ; et dans une conférence faite à Nogent-sur-Oise, Sylvain Ageorges ( qui a écrit Sur les traces des Expositions universelles) pense avoir retrouvé de quel pavillon sont issues les structures utilisées à Montupet. Là où le syndrome Eiffel fait son apparition, c’est lorsqu’un nogentais déclare qu’ « on a déjà la Tour Eiffel à Paris, pas besoin de conserver ça en plus ». La Protestation des artistes contre la tour de M. Eiffel de 1887 fait ainsi écho à cette vision contemporaine.
La non reconnaissance du patrimoine industriel, voire sa disparition, participe également d’un phénomène parallèle. Le syndrome Eiffel est la volonté de ne pas reconnaître le patrimoine industriel, comme patrimoine et élément de notre histoire, pour des raisons esthétiques et par classicisme (cf. les scandales autour du centre Pompidou à Paris et de la Pyramide du Louvre) ; mais dans le Bassin Creillois, et dans de nombreux endroits en France, ce qui se joue également, est une forme de déni. Nombre d’élus, et d’acteurs, qui pourraient faire en sorte que ce patrimoine soit conservé, ne le font pas, car protéger le patrimoine industriel, le considérer comme patrimoine, et le réhabiliter, revient à le désaffecter, à abandonner sa fonction industrielle, et donc de reconnaître la baisse, voire l’absence, de l’activité industrielle, qui dans le passé était le moteur de l’économie.
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Aussi, dans ces espaces, le renouveau semble plutôt passer par la destruction, l’abandon et la disparition de ce patrimoine. Pourtant, on remarque que les villes, les régions, les pays anciennement industriels, qui ont réussi à se relever et à se reconvertir, ont accepté leur histoire et ce patrimoine. Il s’agit de la région lilloise en France, ou de Bilbao en Espagne.
Par l’exemple de Lille, on montre par ailleurs, que la notion de patrimoine industriel se développe malgré tout en France. D’ailleurs, de plus en plus de sites sont reconvertis (ex : les anciennes usines LU à Nantes) ou classés aux Monuments Historiques, prouvant ainsi que ce qui a été abordé précédemment, n’est pas une vérité absolue. Ainsi, dans le Bassin Creillois, une structure Eiffel cette fois-ci confirmée à Cramoisy a été classée, et le bâtiment a été reconverti en studios.
