Onze Septembre et dix ans seuls

Un drapeau survivant au Onze septembre - express
Un drapeau survivant au Onze septembre - express
La commémoration des attentats du Onze Septembre signe aussi les blessures infligées par l'isolationnisme, que ce soit celui des USA ou celui de Ben Laden.

Le site des tours du World Trade Center se repeuple : les hommes comme la nature ont horreur du vide. A l’emplacement des tours disparues, deux trous subsisteront comme deux indélébiles blessures enserrées dans un écrin de verdure. A proximité, un mémorial avec quantité d’objets appartenant aux employés, aux policiers, aux pompiers, aux voyageurs de toute nationalité: à toutes les victimes du Onze Septembre. En bref, une antithèse de l’isolationnisme qui a nourri la genèse des ces attentats et entretenu la riposte.

Trois mille drapeaux

La foule de drapeaux présents, - on en annonce plus de 3000-, lors de cette commémoration suffira-t-elle à lutter contre vents et marées, contre les tentations de l’isolationnisme américain ? Malgré la leçon du Onze Septembre et certaines apparences, cela n’est pas tout à fait gravé dans le marbre. Car à l’origine, si les Etats Unis ont été frappés au cœur de leur puissance économique et politique, c’est bien pour leur signifier qu’une gestion trop à sens unique, trop en faveur de leurs intérêts propres et de leurs alliés immédiats au Proche Orient (comme Israël) pouvait irriter et les alliés obligés de suivre à la traîne (la plupart des terroristes du Onze Septembre étaient des Saoudiens comme Ben Laden) et les populations à la recherche de solutions de paix collective.

Malgré donc la présence des Etats Unis dans le monde, il était difficile de ne pas y voir une forme d’isolationnisme. La deuxième intervention en Irak s’inscrit d’ailleurs parfaitement dans ce schéma, loin des principes collectifs de l’ONU. C’est aussi en raison de leur très forte capacité personnelle de frappe, mais aussi en raison du prestige de leur drapeau, de leur monnaie et donc de la protection de leur passeport que les Américains ont été tant choqués par le Onze Septembre. Ils avaient tous les moyens pour être seuls au monde et le monde, un certain monde, se rappelait à eux et avec quelle brutalité !

Ben Laden, un croisé isolé et adulé

La quête de Ben Laden ne s’inscrit pas dans un schéma si différent. Il ne faudrait pas que le Onze Septembre éclipse le score précédent de cet ex héros de la guerre contre l’Armée Rouge en Afghanistan. Attentats contre les ambassades américaines de Nairobi et de Dar Es Salaam en 1998 (228 morts), contre le navire de guerre Cole à Aden en 2000 (17 morts), Ben Laden n’en est pas à son coup d’essai le 11 septembre 2001. Pour autant, les masses populaires ne le suivent pas et ne partent pas à l’assaut des troupes impies stationnées dans le Golfe. Ben Laden, par l’événement spectaculaire du Onze Septembre, a voulu rompre cet isolement. Pas d’isolationnisme à ce stade.

S’il lui a effectivement permis d’occuper le devant de la scène médiatique et s’il en a récolté force admiration, il n’en a pas pour autant gagné l’adhésion populaire sur le terrain. Certes, il a bien suscité des vocations au Maghreb, au Pakistan, il a bien nourri l’imaginaire des auteurs des attentats de Madrid (2004) et de Londres (2005), mais ce n’est pas du tout en son nom que Liban, Tunisie, Maroc, Libye, Egypte et Syrie se sont soulevés. Ce n’est d’ailleurs pas en Afghanistan, pourtant terre envahie par des troupes occidentales envoyées à sa poursuite, qu’on l’a retrouvé, mais au Pakistan. Ce ne sont pas ses troupes qui y croisent le fer contre l’ISAF mais les Talibans et en leur nom. Tout se passe en fait comme si les attentats étaient allés un cran trop loin, créant ici une nouvelle spirale isolationniste.

L’isolement de Ben Laden l’a piégé

Même si les troupes occidentales sont actuellement embourbées en Afghanistan, l’Al Qaida de Ben Laden y a perdu sa base arrière principale. S’il lui reste peut être l’Irak à la fragile sécurité, cela n’en pas fait une muraille suffisante. Pour cette raison, Ben Laden s’est terré dans une villa fortifiée sur les contreforts de l’Himalaya. Trop de discrétion, trop d’isolement (pas de facture téléphonique, pas de sortie des habitants, des poubelles inexistantes) ont éveillé les soupçons et guidé les commandos américains ce 1 er mai 2011 à 23 heures à 170 kilomètres de la capitale pakistanaise.

Son isolationnisme a payé, après dix ans de traque, mais pas pour lui : Ben Laden repose au fond de la mer. Quelque part. Seul. C’est ici la conséquence d’une stratégie assumée : caché dans cette villa, il tentait de demeurer inspirateur d’agitateurs islamistes, donnant ça et là sa bénédiction à des enlèvements d’occidentaux dans le Sahel, mais toujours caché et jamais plus en contact avec les foules ou les leviers politiques.

L’Amérique contre ses lois

Un constat d’échec, l’isolationnisme de Ben Laden ? En grande partie sans doute, mais pas uniquement. Comme l’observe le journaliste américain Jonathan Randal, « s’il y a une seule victoire d’Oussama Ben Laden, c’est le tort que l’Amérique s’est faite à elle même en contournant ses propres lois. Nous étions un pays de droit et le monde entier nous enviait. Du jour au lendemain, nous sommes devenus un pays peureux qui reniait ce qui a fait la grandeur de l’Amérique : être ouvert aux étrangers, aux capitaux, à tout ce qui renforce les Etats Unis ».

Bien que critiquée par ses alliés, la puissance américaine à l’œuvre ne les a pas laissés indifférents. Dans des proportions bien moindres, bien d’entre eux sont allés en Afghanistan, avec le fusil mais sans la fleur, prenant souvent soin de ne pas être trop visibles : un effort collectif, d’accord, mais pas trop.

Les Européens, donneurs de leçon décrédibilisés

Plus troublant est l’accord donné par plusieurs gouvernements européens pour accueillir des centres d’interrogatoires de membres d’Al Qaida. Comme le dénonce Kenneth Roth, directeur de Human Rights Watch , « la convention international de 1984 contre la torture interdit l’extradition d’un prisonnier vers un pays où il risque la torture ». Pologne, Lituanie et Roumanie au moins ont ouvert de tels centres de détention illégaux. Royaume Uni et Allemagne ont laissé torturer certains de leurs ressortissants… C’est là une forme d’isolement : comment, après avoir bafoué les principes d’une justice équitable, oser donner des leçons de justice universelle au reste du monde ?

Même mort, l’ombre de Ben Laden plane donc encore. Bien qu’élu pour tourner la page du Onze Septembre, Barack Obama n’a pas encore fait fermer la prison de Guantanamo qui contient encore 172 prisonniers. Les détentions préventives illimitées y ont été confirmées par décret présidentiel le 7 mars 2011.

Réunis dans le bronze

En attendant que cette ombre disparaisse, le sud de Manhattan se reconstruit entre immeubles de bureaux et lieu de mémoire. Tout ne sera pas prêt pour ce onze septembre 2011. Mais on s’affaire pour que les victimes d’il y a dix ans ne soient plus seules. Lors de l’inauguration du National Memorial par Barack Obama, les noms des victimes auront été gravés côte à côte, comme lors du Onze Septembre. Cette fois, dans le bronze.

portrait de Philippe de Casabianca, Casabianca

Philippe de Casabianca - Journaliste pour les DNA et l'Est Républicain de 1999 à 2005, je n'ai pas tout à fait quitté mes ...

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Commentaires

8 sept. 2011 12:39
Anonyme :
A la veille des commémorations du 11 septembre, le bilan d'une décennie de lutte contre Al-Qaeda paraît bien mitigé. Philippe de Casabianca a bien raison de souligner la faillite morale que représentent les lois d'exception votées par un pays qui se veut l'exemple des nations démocratiques, avec la complicité, tacite ou non, de l'Europe. De ce point de vue, nous avons certainement perdu en légitimité lorsque nous prétendons donner des leçons à des pays autoritaires qui auront beau jeu de nous renvoyer à nos propres contradictions. C'est sans doute là en effet la principale (et unique) victoire de Ben Laden, dont les derniers séides sahariens couvrent leurs brigandages du manteau de l'islamisme.

Dr Anthony Béhin, Paris
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