Le rapport de l’homme à l’arbre est complexe et riche. Le lien est parfois intime, dans la culture et les croyances. Si le châtaignier arbre vivrier est de ceux là, l’olivier inspire plus d’admiration, de respect et d’interrogations. Dans la trilogie blé, vigne, olivier, la symbolique de la vigne, du vin, et son attache à la résurrection sont très fortes. Pas plus pourtant que la symbolique de l’olivier liée à la vie du Christ, notamment. Cette aura historique, religieuse et culturelle donne à cet arbre une dimension quasi mythique qui provoque à son égard un véritable engouement mais se transforme en dangereux business.

De la Passion du Christ à l’agonie des oliviers

2000 ans après la Passion du Christ, difficile de ne pas faire un parallèle entre celle-ci et le terrible sort que l’homme réserve à des milliers d’oliviers, y compris centenaires, voire millénaires. Triste manière de célébrer un tel anniversaire ! La passion « matérialiste » pour les oliviers fait payer un très lourd tribut à ces monuments vivants.

Quel œil attentif n’a pas remarqué aux abords d’une grande surface de bricolage, ou sur un parking de jardinerie, de vieux oliviers agonisants, voire desséchés, avec la trace d’un prix sur l’étiquette, témoin du mercantile supplice auquel on les a destinés. L’être quasi sacré réduit en vulgaire objet décoratif à vendre !

En Israël, le Mont des Oliviers fut la scène de la Passion du Christ. Relatée dans divers évangiles et textes du Nouveau Testament, elle correspond à l’ensemble des supplices et souffrances que le Christ, Jésus de Nazareth a enduré jusqu’à sa mort : de la condamnation à mort par les grands prêtres et scribes auxquels il a été livré, et les souffrances que ceux-ci lui infligent, jusqu’à sa flagellation, sa mise en croix et la mort résultant de sa lente agonie (*).

Si l’olivier, contrairement au Christ qui le fait à quatre reprises selon les évangiles synoptiques, ne peut annoncer sa mort, bien des signes devraient nous mettre en garde quand on l’arrache à sa terre pour l’expatrier vers des contrées inconnues : climat, sol, rythme des saisons, qualité de l’air, exposition…

« Oui, mais il y a la résurrection ! », diront certains. S’il est vrai que l’olivier porte en lui cette capacité presque miraculeuse de « renaître » quand tout laisse croire qu’il est mort, faut-il pour la résurrection d’un seul en sacrifier douze ?

Entre foi, culture et snobisme, l’appropriation et l’exhibition d’oliviers millénaires

Pas certain que les acquéreurs potentiels mesurent ce que représentent 500, 1000 ou 2000 ans d’existence. Encore moins certain que l’envie d’acquisition s’accompagne d’un véritable respect pour la vie végétale.

La longue histoire de la culture de l’olivier dans les campagnes méditerranéennes est accompagnée du prestige dont y jouit l’arbre de par ses propriétés, ses vertus, donc son rôle nourricier et protecteur. S’y ajoutait l’admiration pour sa longévité : l’olivier, en devenant multiséculaire, indifférent au temps qui passe, représentait une vraie richesse patrimoniale transmise de génération en génération, autant que le symbole des valeurs liées au respect de la terre et de la vie (**).

Richesse et symbolique sont restées inscrites en filigrane dans la mémoire collective et, ajoutées à la forte connotation « religieuse » de l’arbre, sont rapidement devenues prétexte à l’acquisition des plus beaux spécimens par des particuliers, à l’heure où la déprise agricole favorisait l’abandon des oliveraies. La vente après arrachage des vieux oliviers a permis à nombre de particuliers d’exhiber aux yeux de leurs visiteurs les spécimens acquis : une manière d’affirmer son goût pour le beau et l’histoire, autant que sa fortune et son «attachement à des valeurs et une culture». Entre la démarche sincère et le snobisme, difficile de faire le tri, mais l’effet de mode est lancé : chacun veut son olivier, et qu’importe qu’il provienne de pépinières ou d’arrachages massifs.

Vieux oliviers : pillage des paysages et spéculation vont bon train

Après des décennies de déterrage incontrôlé, la législation française interdit l'arrachage des oliviers, sauf exceptions très encadrées. Il n’en est pas encore ainsi dans d’autres pays du bassin méditerranéen où des spéculateurs achètent tous les plus beaux spécimens, et les conservent en prévision de l’augmentation conséquente de leur valeur liée à leur raréfaction sur les marchés. Des gens sont prêts à payer de colossales fortunes pour avoir, l’olivier de l’an zéro.

Ainsi, le 8 octobre 2011, comme le rapporte Le Figaro Economie ,« 44 oliviers venus d'Espagne et du Portugal étaient présentés en motte au château de Montastruc-la-Conseillère et 17 ont été vendus », avec la perspective d’une seconde vente au printemps suivant pour les autres spécimens, « a précisé l'organisatrice Roamhy Machoïr, ravie d'avoir reçu "plus de 400 visiteurs en deux jours"». On apprend que dans cette vente d’exception, « un olivier millénaire (…) a été adjugé 64 000 euros à un client français dont l'identité n'a pas été révélée ». Contemporain de l’époque du Christ, puisque son âge semble dépasser les 2000 ans, cet arbre arrivé du Portugal, un olivier Domitien (baptisé en hommage à l'héritage romain laissé en Espagne), fait 6,90m de circonférence, 3,10m de hauteur et pèse 10 tonnes. Pour les secondes enchères, il est précisé que deux Fargas seront mis en vente : « Ce sont des "pièces rarissimes" classées en Espagne au patrimoine historique (…). Un collectionneur espagnol a pu les acquérir, quand ils étaient encore en terre il y a quelques années, juste avant la promulgation d'une loi interdisant la sortie des oliviers millénaires de la province de Valence », peut-on lire dans Le Figaro.

« Les oliviers «Fargas » sont les plus insolites monuments vivants légués depuis les origines du pays. Ils sont comme un précieux trésor archéologique hérité des anciens grecs et romains » (1001huiles.fr). Des hommes pensent-ils pouvoir toucher du doigt l’éternité et s’approprier l’histoire de l’humanité en donnant une valeur marchande au « monument vivant » qu’ils achètent ?

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Du même auteur :

Comment choisir, acheter, planter et entretenir un bel olivier

Conseils pour bien soigner et réussir la taille de l'olivier

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(*) Jésus de Nazareth (seconde partie), cardinal Ratzinger - pape Benoît XVI (2011)

(**) Les Paysans de Languedoc, Emmanuel Le Roy Ladurie (1966)