Si vous faites partie de ces « non-scientifiques » auto-proclamés ou encore étiquetés comme tels par vos premiers maîtres d’école, n’arrêtez pas pour autant la lecture de cet article à la rencontre du mot « science ».

Et pour vous en convaincre, laissez-moi vous parler de mon été en tant qu’animatrice scientifique dans le cadre du projet Marinexus[1], sur le Ferry l’Armorique qui effectue la liaison entre Roscoff et Plymouth. Qu’un enfant de 8 ans comprenne que l’augmentation anthropique des émissions de CO2 dans l’atmosphère rend les océans plus acides, ce qui constitue une menace pour la biodiversité marine, je ne l’aurais certainement pas cru avant ma rencontre estivale avec ce public de passagers franco-anglais. Et pourtant, lorsque ce message éminemment scientifique est formulé étapes par étapes - en termes de simple changement de couleur de l’eau de mer mélangée à du jus de chou rouge après avoir soufflé dedans avec une paille (du fait de la baisse de pH due à l’absorption de CO2 par l’eau), ou encore via la dissolution visible d’un coquillage dans du vinaigre -, n’importe quel individu, quelque soient son bagage scientifique et son aversion pour les sciences, peut en être l’heureux destinataire.

Les sciences seraient-elles alors accessibles à tous ? C’est la conclusion à laquelle mes observations m’ont amenée, au mépris du réel fossé typiquement français entre expertise scientifique et grand public. Ce dernier s’excluant souvent lui-même des savoirs scientifiques du fait d’un vieux traumatisme scolaire. L’objectif aujourd’hui est justement de donner à tout citoyen les moyens de s’approprier la science pour permettre les conditions de sa démocratisation.

D’ailleurs, il n’y a pas de temps à perdre. La crise de confiance en l’expertise scientifique, initiée depuis les années 1995-1997 à la suite de plusieurs scandales dont les affaires du sang contaminé, de l’amiante ou encore la crise de la vache folle, est tout à fait compréhensible si l’on admet qu’on ne peut demander à des citoyens héritiers des Lumières de donner leur confiance à des savants de laboratoire tellement éloignés d’eux-mêmes. Aujourd’hui il est temps de passer du quasi-monopole de l’expertise par les savants à une mise en discussion publique des enjeux scientifiques car ceux-ci, de long terme, rendent l’expertise « plus que jamais une affaire collective », selon les termes de J-Y Le Déaut, vice-président de l’OPECST[2].

Mais comment impliquer les citoyens dans les prises de décision concernant l’application des sciences? S’ils ne reflètent pas l’opinion de la société avec justesse, les débats citoyens ou les conférences de citoyens, mis en place depuis les années 1990, se sont au moins montrés capables d’amener aux portes de l’arène publique une certaine réflexion sur un sujet scientifique d’actualité. Ce qui offre aux citoyens la possibilité de participer au processus d’expertise, instaurant un dialogue nécessaire entre politique, citoyen et expert dans une démocratie pensée idéalement comme à la fois participative et représentative. A contrario, l’histoire montre qu’une expertise secrète, comme celle qui a été menée sur le sujet du nucléaire, mène souvent à un sentiment de trahison et donc à un manque d’adhésion de la population aux décisions prises.

Notre nouveau modèle épistémique, qui aborde désormais les risques sanitaires et technologiques en termes d’incertitude et de précédents, doit donc s’accompagner d’une possibilité laissée au citoyen d’interférer de manière contradictoire dans l’élaboration d’une expertise. Mais cela ne pourra se faire sans fournir un travail intense sur la communication des données scientifiques, mais également sur l’éveil du public à la science, et ce dès le plus jeune âge, en adoptant une approche des sciences plus expérimentale et ludique à l’école. Les sciences ne doivent plus faire peur.

Remerciements

Merci à l’équipe de sensibilisation du projet Marinexus, particulièrement Thierry Pilorge et Maud Milliet ; à l’association Les Petits Débrouillards Bretagne, prestataire du projet ; et à mon professeur à Sciences Po Jean-Yves Le Déaut pour ses idées sur l’expertise scientifique.

Pishum Migraine est étudiante en double Master « Sciences et Politiques de l’Environnement », qui comprend un master d’Affaires Internationales à Sciences Po et un master de sciences de l’environnement à l’UPMC (Paris VI).

[1] Le projet Marinexus, inscrit dans le programme Interreg IVA France (Manche)- Angleterre, repose sur un partenariat entre des laboratoires de recherche et des entreprises de diffusion de la culture scientifique et de tourisme, basés à Roscoff et à Plymouth. Il étudie les mécanismes de changement des écosystèmes en Manche occidentale. Pour plus d’informations : http://www.marinexus.org/

[2] OPECST : office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques.