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Henry de Montherlant (1895-1972) a beau mener la vie de son choix en satisfaisant pleinement sa passion pour la volupté, l’indépendance et l’indifférence, il lui arrive aussi de connaître des « minutes et des heures de tristesse », qu’il exprime dans ses Carnets " au même titre que n’importe quel autre sentiment humain…"
Pessimisme
Est-il pour autant un homme triste ? Réponse : « Non, pessimiste philosophiquement. J’ai eu trop de raisons de jouir dans la vie pour être autrement qu’heureux ». Mais attention, ce bonheur n’a jamais tout recouvert ! Mystère, mystère : « Un homme fait tout ce qu’il désire, et ne fait que ce qu’il désire, et n’arrive pas à être heureux totalement ! »
Autre précision : « On peut être triste sans être abattu, écrit Montherlant. On peut être plein de tristesse, et en même temps de volonté et de courage. » Il aurait pu ajouter de lucidité, notamment à l’égard de tout ce le rend triste…
La complaisance
Il y a l’injustice, bien sûr, et qui le « poignarde davantage quand elle est exercée contre les autres, que contre (lui). » Il y a le mal aussi, forcément. Mais ce dernier le fait moins souffrir « que cette indulgence et complaisance pour la malhonnêteté que l’on rencontre chez nombre d’êtres, hommes et femmes, qui dans leur vie sont nets…
Ils rient et sourient des pires crapules, leur serrent la main, les invitent chez eux et sont invités par eux avec plaisir ! Ensuite, on les voit communier, être stricts avec leurs enfants, etc., et cela de bonne foi ! »
Il est vrai qu’il y a une loi dans ce monde – et qui attriste Montherlant : « le mufle respecte le mufle. Au contraire, la modestie est tenue pour impuissance, la politesse fait ricaner. » L’homme qui arrive, c’est grâce à son abjection et sa muflerie ! Qui en doute ? Il suffit de regarder autour de soi !
La franchise sanctionnée
Ce qui rend Montherlant triste aussi, c’est de voir la franchise si mal récompensée : « La femme vous dit qu’elle n’a pas joui, et on lui fait la tête ; elle n’avait qu’à stimuler (…) L’homme vous dit qu’il sort de prison, et on le laisse tomber ; il n’avait qu’à prétendre qu’il était sur la Côte d’Azur. Chacun se perd par sa franchise ; hélas, osons le dire, chacun se perd en ayant confiance… »
Ce qu’on récolte en étant franc ? Des ennuis ! D’où la méfiance de certains : « Vieillissants, ils devraient avoir plus de franc-parler. Mais ils n’ont même pas le courage de la tombe ! » Hé ! c’est qu’ils ont peut-être trop bien lu les Carnets de Montherlant ?
Paradoxalement, l’honnêteté, aussi, le fait souffrir. Mais parce qu’elle ne rend pas heureux : « Dans la conscience que l’on a d’être plus honnête dans la société qui vous entoure, il y a un élément de tristesse qui vient de ce que cette honnêteté vous nuit, et en même temps qu’on ne lui trouve pas de fondement… »
Le problème de la bêtise
La bêtise trouve aussi sa place dans ce qui attriste Montherlant : « Le problème de la bêtise est peut-être le plus insondable de tous. On a rêvé des édens où les hommes seraient tous heureux, des édens où ils seraient tous bons ! On n’a jamais rêvé d’édens où ils seraient tous intelligents : cela n’est même pas rêvable ! »
Il pointe aussi du doigt un paradoxe : pas plus que la muflerie précitée, la bêtise n’empêche de gravir les échelons de la société ! « Nous sommes entourés de gens imbéciles dans leurs jugements sur tout, cornichons en tout, incapables en tout, mais qui mènent fort bien leurs affaires, font fortune, se tirent des plus mauvais pas : imbéciles universellement, hormis sur leurs intérêts. »
En fait, « il y a les gens qui se respectent, et ceux qui ne se respectent pas. Ces derniers sont les éternels vainqueurs. »
Le suicide de 1972
S’il est impossible de citer tout ce qui attriste et fait souffrir Henry de Montherlant (son penchant pour l’indignation, la cendre de cigarette qui tombe sur son gilet, la grossièreté des gens…), terminons par une remarque sur la mort, qui revient souvent dans les Carnets et que cet admirateur de la Rome antique se donnera en 1972 (« Je deviens aveugle, je me tue »).
Une remarque subtile, bien dans le style de l'auteur des Célibataires : « Un véritable homme de lettres, à la pensée de la mort, est triste, moins de mourir, que de ne pouvoir concevoir sur la mort ne fût-ce qu’une seule pensée originale… »
