Montherlant et le refus des autres, le besoin de solitude

Henry de Montherlant - google images
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Pour Henry de Montherlant, fuir la compagnie de son prochain est un geste salutaire. Pour écrire son oeuvre, se cultiver, avoir une vie privée...

«Qui me rend visite me fait honneur ! Qui ne me rend pas visite me fait plaisir !» Tout est dit : Montherlant (1895-1972) aime la solitude car il refuse de perdre son temps – le bien le plus précieux - avec les « gêneurs », lesquels peuvent être des amis, des admirateurs... Ce refus, ses savoureux Carnets l'évoquent cent fois…

Lucien Guitry

Concernant les amis, l’auteur de La Reine morte n’est pas du genre "tables ouvertes" et "main dans le dos" ! Il n’a rien d’un Lucien Guitry qui aimait à recevoir les siens (Jules Renard, Tristan Bernard…) chaque semaine, autour d’un bon repas…

« Ce qui est effrayant chez nos amis, écrit Montherlant, c’est qu’ils veulent tout le temps nous voir ! » D’où son désir d’en avoir peu : « Une poignée d’amis nous prend déjà beaucoup de temps. »

La règle de l’amitié

D’où aussi sa définition de l’amitié : « Il n’y a d’amitié agréable que celle où les amis peuvent rester trois mois sans se voir et sans s’écrire, et sans que leur amitié en souffre. »

Et de poursuivre par une anecdote : « Comme je m’étonnais devant une jeune fille, grande amie des chats, que ses chats n’eussent pas de noms, et lui demandais : "Comment faites-vous donc pour les appeler ?", elle me répondit : "Je ne les appelle pas. Ils viennent quand ils veulent." Exquise parole, qui devrait être la règle de toute amitié. »

L’écriteau « complet »

Montherlant pense aussi que, de temps en temps, il faut élaguer l’arbre de l’amitié, comme « on fait des coupes dans ses papiers, dans sa bibliothèque ou dans ses bois » : « Ces moments où il y a trop de monde dans notre vie. L’écriteau "complet". A ces moments, on fait barrage à un nouveau venu, si sympathique soit-il, simplement à cause de ce "complet". »

Autant « pour y voir clair » que « nous donner suffisamment à nous-mêmes, il faut expulser de notre vie des êtres (…) Leur étonnement. Comment leur expliquer que l’on n’a rien contre eux, qu’ils étaient seulement en surcharge. »

Le refus des gêneurs

Même difficulté avec les gêneurs : « Comment faire comprendre à quelqu’un de "gentil" que les quatre heures que nous occuperions à dîner et à passer la soirée chez lui, nous en avons un meilleur emploi ? Comment lui faire comprendre que ces quatre heures, si nous les multiplions par les quatre heures que nous nous croyons tenus de consacrer à Pierre, à Paul, à Jacqueline, qui tous sont "si gentils", des journées et des semaines y passeront, perdues pour notre culture, perdues pour notre vie intérieure, perdues pour notre vie privée, perdues pour notre œuvre ?

Comment lui faire comprendre que la vraie bienveillance à notre endroit serait de ne pas nous inviter ? »

Le refus des mondanités

Dans le même registre : « Les gens croient que l’admiration qu’ils éprouvent pour un écrivain doit se manifester d’abord par l’acte de lui faire perdre son temps. Cette admiration, au contraire, doit se manifester, d’abord, par le souci de ne pas lui faire perdre son temps. »

Ce rejet des autres implique un refus des mondanités, du jeu social. Montherlant aime à faire remarquer un paradoxe : les hommes dépensent des fortunes pour gagner du temps (« en secrétaires, en taxis, etc. ») et, à côté de cela, passent cinq heures d’une journée, « de huit heures du soir à une heure du matin, chez des inconnus ou quasi, à dire et à écouter des riens, au milieu d’idiots, et à (s’) ennuyer mortellement. »

Les petits ennuis

Ces pertes de temps, ces petits ennuis usent plus sûrement une vie que « ses grandes tragédies », souligne-t-il. En clair, ce sont « moins nos ennemis qui nous usent, que nos amis, ou plutôt ces demi-amis, ces indifférents qui désirent sans cesse de nous rencontrer, quand ce désir n’est pas réciproque. »

Mais y-a-t-il eu des exceptions à cette misanthropie ? Oui, des êtres ont occupé l’auteur des Célibataires, des êtres qui par le temps qu’ils lui ont pris (pour les pêcher, les faire céder, etc.), l’ont « empêché de faire une œuvre littéraire plus considérable ».

Ces êtres – ces corps plutôt – Montherlant n’a jamais regretté de leur avoir consacré du temps car il les désirait…

Mais ceci est une autre histoire, que Roger Peyrefitte (Correspondance) et Pierre Sipriot (Montherlant sans masques) ont révélée dix ans après la mort du Maître…

Jean-Christophe Gruau - Rédacteur indépendant. Outre quelques biographies de commande (déportés et chefs d'entreprises), cet ancien ...

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