Montherlant et le peuple, les humbles, les petites gens

Henry de Montherlant - google images
Henry de Montherlant - google images
Dans ses Carnets, Henry de Montherlant (1895-1972) confesse un profond respect pour les gens du peuple mais sans pour autant les porter au pinacle...

Dans la société post-historique actuelle si finement décrite par Philippe Muray, les gens du peuple ont disparu ou, à tout le moins, ont perdu leurs signes distinctifs. Si l’aristocrate Montherlant en parle souvent dans ses admirables Carnets, c’est parce que ces derniers étaient fort nombreux durant la période considérée (1930-1944) et clairement repérables par leurs goûts, leur façon de s’exprimer, leur morale aussi…

Les rôles de Gabin

Ces gens simples, ces «obscurs» aimaient le musette et l’accordéon, le tabac brun, l’apéro et la belote, les premiers rôles de Gabin au cinéma, les chansons d’Edith Piaf… Ils montaient dans «la voiture à Raymond», se rendaient «au» coiffeur, ne divorçaient pas d’avec «Maman» et, entre autres spécificités, appelaient respectueusement le fils de leur patron «Monsieur Paul» ou «Monsieur Lucien»…

Avant 1936 et le Front Populaire, ils ne partaient pas en vacances non plus, pour la plus grande joie de Montherlant : «Je reste à Paris l’été parce qu’alors il n’y a plus dans cette ville que le petit peuple : elle me dégoûte moins…»

Pierre Loti

Le fait de ne point sortir du populo n’empêche pas l’auteur des Jeunes Filles de l’évoquer régulièrement. A cet égard, il pense que « le peuple a été monopolisé littérairement comme il est monopolisé politiquement. Il faut qu’on en soit (dit-on) pour en bien parler, et même pour avoir le droit d’en parler.»

Bien sûr, Montherlant n’est pas d’accord avec ce postulat ! Et de citer des écrivains bourgeois comme Pierre Loti (Visites aux paysans du Centre), Pierre Champion (Françoise au calvaire) qui, « inspirés par l’amitié», ont parlé du peuple «avec autant et plus de justesse que s’ils étaient sortis de lui».

Train de vie bourgeois

Autre précision utile: bien qu’il mène «une vie apparemment bourgeoise», Montherlant ne regarde pas le train de vie de l’ouvrier avec effroi ou pitié ! Au contraire ! L’explication tient au fait qu’il se classe dans la catégorie des artistes et que tout «artiste digne de ce nom n’a, comme biens, besoin que de ses instruments de travail.»

Et de poursuivre : «Tous les autres biens ne sont pour lui qu’une charge et un amoindrissement de valeur. Que d’heures, perdues à l’entretien de ces biens et à l’inquiétude qu’ils causent, pourront être données à l’art, le jour où l’artiste ne possédera plus que la chambre et les objets de l’ouvrier !»

Les beaux quartiers

Même son de cloche concernant les beaux quartiers, «sans âme, sans petit peuple, sans rue : vides et fermés comme ceux qui y vivent.» Et d’entrer dans les détails, de citer des noms : "Combien dépaysé dans les quartiers riches : les Champs-Elysées ; l’horrible XVIe (où l’on me donnerait une maison, que je la vendrais, mais je n’y vivrais pas) ; le sinistre quartier Villiers, place Wagram, aux avenues interminables, sans une boutique…"

Rien à voir avec les quartiers où vit le petit peuple avec lequel l’auteur des Célibataires avoue être resté toute sa vie en contact étroit – «en France, le peuple, en Afrique, les indigènes». Un contact bénéfique, salvateur : «Sans lui, je serais misanthrope »!

Autre bon point en faveur du peuple : « A Gênes, sous les Guelfes, pour récompenser un noble, on l’élevait à la dignité de plébéien.»

Les gens du monde

Est-ce à dire que Montherlant place le peuple au-dessus des autres ? Que nenni ! Ce serait du reste aussi ridicule que de le situer en bas de l’échelle ! Car les gens du peuple, comme les bourgeois et les aristocrates, présentent également des travers ridicules et étouffants…

«Les gens du monde disent : "Cela ne se fait pas !", écrit-il. Les gens du peuple : "Oh ! ben, alors !" Ici et là, le pouvoir des "convenances" est le même. Les mêmes airs pincés. Et pour rien. Faust : "Les hommes se transmettent les lois comme une maladie contagieuse." Les lois et les convenances.»

Le prolétaire «arrivé»

Autre « spectacle extraordinaire » qui en dit long sur la valeur de certains plébéiens : celui du «prolétaire "arrivé" qui jugule le prolétaire pas débrouillard. Un garçon de restaurant mettant à la porte un pauvre qui s’est hasardé dans le restaurant pour y demander l’aumône, c’est inoubliable.»

C’est sans doute pour ce genre de raison que, contrairement à nombre de grands écrivains de sa génération, Montherlant n’a jamais défendu les sinistres révolutions russe et chinoise du XXe siècle. Qui lui donnerait tort ? Censées faire avancer la cause des peuples, des humbles et des obscurs, celles-ci ont surtout tué des millions et des millions de petites gens…

Jean-Christophe Gruau - Rédacteur indépendant. Outre quelques biographies de commande (déportés et chefs d'entreprises), cet ancien ...

rss
commenter cet article

NOTE: Vous n'êtes pas membre de Suite101. Votre commentaire sera publié après révision.
Poster
Combien font 10+10?
Advertisement
Advertisement