
- Henry de Montherlant - google images
Contrairement à nombre de grands écrivains de sa génération (Aragon, Malraux, Drieu La Rochelle…), Montherlant (1895-1972) s’est tenu le plus souvent éloigné de la politique. Le coup des estrades et de l’applaudimètre, des comités et des manifs, très peu pour lui ! Il est vrai qu’il cumulait trois sérieux handicaps…
Difficulté à comprendre
Premier handicap : la science politique n’est pas sa tasse de thé ! Pire : son esprit y est « réfractaire » ! Non «qu’il s’en désintéresse», mais - « cela est physiologique – il peine « à retenir avec précision et clarté les données politiques et sociales ».
Il raconte s’être fait « expliquer plusieurs fois en quoi consistaient au juste tel et tel régimes politiques. On me l’expliquait le matin. Le soir, la tête sur le billot, j’aurais été incapable de le redire : je mêlais tout. A la lettre, selon l’expression consacrée, entré par une oreille et sorti par l’autre. »
« Pas de cocardes ! »
Déplore-t-il cette « infirmité intellectuelle » ? Oui. Et non : «On n’exige pas d’un musicien, d’un sculpteur, d’un peintre, d’un savant même qu’il ait des idées politiques ; pourquoi donc l’exiger d’un littérateur ? »
Il cite ces mots d’Auber à un jeune musicien venu le voir pendant la Commune : « Pour nous autres artistes, pas de cocardes !»
La classe bourgeoise
Si cette incapacité à comprendre les régimes ne le soucie guère, c’est aussi parce qu’il pense que la « forme du régime importe peu, puisque l’expérience prouve que, sous toutes les formes de gouvernement, les besoins vitaux de la nation ont toujours pu être satisfaits : les nécessités créent finalement la loi ».
Autre certitude qui le distingue de nombre d’intellectuels : « La destruction de la classe bourgeoise est indifférente à un artiste digne de ce nom car tout artiste de cette espèce trouvera quelque jour son écho dans le peuple aussi bien que dans la bourgeoisie. »
Pas de camp !
Un autre handicap, rédhibitoire celui-là dans un système où, élections obligent, la moulinette binaire ne fait jamais relâche : Montherlant refuse catégoriquement de choisir un camp : « Pour qui êtes vous, écrit-il, pour les Bleus ou pour les Verts ? Pour les deux ! »
Il aggrave son cas en avouant son respect pour le camp d’en face : « Je tends toujours à défendre les raisons de mon adversaire, voire de mon ennemi, plus chaudement que les miennes propres, et jusqu’à m’en faire quelquefois un tort vif à moi-même (…) »
Ce goût repose chez lui sur quatre bases : « (sa) philosophie, que chacun a raison ; (son) amour de la justice ; (son) goût pour la générosité chevaleresque ; (son) esprit fair play… »
Mépris pour les gens
La politique exigeant de serrer le maximum de mains pour gagner le plus grand nombre de bulletins de vote et se constituer des réseaux capables d’entretenir le plus longtemps possible une carrière, Montherlant présente un troisième handicap : il pense que « la plupart des services qu’on nous rend nous coûtent si cher, qu’il vaut mieux s’en passer » !
Eh oui il avoue faire partie de « ces gens qui ne peuvent supporter l’ennui que dégagent pour eux certaines autres gens » ; de ces gens qui « sacrifient leurs plus gros intérêts, que ces ennuyeux serviraient » plutôt que de les fréquenter ! Et d’ajouter qu’il préfère « la mort au commerce de celui qui pourrait l’en sauver, mais qui l’ennuie trop. »
Dans le même ordre d’idée, il évoque « le profond esclavage de ces septuagénaires importants, dont les journées se passent à se contraindre pour gagner l’opinion d’un monde qu’ils auront quitté dans quelques jours. »
Des paillassons !
Evidemment, cette obligation de draguer l’opinion avec le sourire d’une catin, ne lui donne guère une haute idée des hommes politiques qui, par la force des choses, sont condamnés à une « triste destinée » :
« Aujourd’hui, seigneurs superbes, ils passent des revues, on leur présente les armes, etc. Puis on ouvre son journal et on lit : "M. X… ne fait plus partie du gouvernement." Un point, c’est tout. Les voici paillassons, tous s’y essuient les pieds. »
Et cet indépendant forcené de conclure : « C’est alors qu’on mesure – une fois de plus – l’état paradisiaque que c’est de ne valoir que par ses œuvres, de ne dépendre de personne, de ne pouvoir être renvoyé par personne. "Bien heureux est qui rien n’y a." »
