
- Henry de Montherlant - google images
S’intéresser à son prochain, le comprendre, l’aider si besoin est, l’aimer… Quel homme y parvient ? Et qui en a envie, surtout ? Dans ses Carnets, Montherlant donne parfois l’impression d’avoir co-signé le refrain de Quand un vicomte : « Nos p’tites affaires, à nous à nous ! Nos p’tites affaires, c’est c'qui passe avant tout ! »
Compagnes souffrantes
« Le cœur, il en faut beaucoup pour aimer un peu » , écrit Montherlant. A quoi certains rétorqueront qu’on ne peut pas aimer tout le monde ! A commencer par des inconnus qu’on n’a jamais vus…
Ou des gens qu’on côtoie depuis quelques jours, par exemple ? « La femme, à l’hôpital, qui voudrait tant aimer ses compagnes souffrantes, et qui n’y parvient que le soir, toute lumière éteinte, quand elles sont devenues invisibles et silencieuses dans le sommeil. »
Une période douloureuse
Ah, cette incapacité d’aimer, combien les autres la pratiquent aussi ! « Nous sommes saisis de voir comme certains moments douloureux de nous-mêmes ont peu d’écho chez nos amis les plus dignes de ce nom. Quoi n’ont-ils donc rien pressenti ? compris ? En sera-t-il ainsi au moment que nous commencerons de mourir : ne le verront-ils pas ? »
Faut-il leur en vouloir ? Que nenni ! Car, « à notre tour, poursuit Montherlant, quand nous distinguons clairement chez nos amis une période douloureuse, nous ne faisons rien pour eux (…) nous les contemplons sans un geste ; un peu de mots est toute leur aide. Pourtant, ce sont des gens que nous aimons bien. »
Cette indifférence est-elle systématique ? Non : « Quelquefois, d’un côté ou de l’autre, l’amitié ou la charité, ou quelque chose enfin, je ne sais dire quoi, a un sursaut, et agit. Pas souvent. »
Une permission de détente
Ces manques d’attention, la proximité de la mort ne les fait pas disparaître pour autant… Montherlant évoque le cas d’un officier supérieur de 55 ans quittant le front en 1916 pour une permission qu’il croit la dernière. Sa femme et ses trois enfants le déçoivent amèrement.
« Quand je parle de la possibilité de ma mort, les visages se ferment et on détourne la conversation. Je n’ai pas le droit de dire que je souffre et qu’on souffre au front : disant cela, je sens que je gêne… » Sa femme lui fait la leçon : "Ta permission est une permission de détente, détends toi !" »
Il avoue avoir été sur le point d’abréger sa permission…
Incompréhension abyssale
Pour le reste, Montherlant signale que l’incompréhension entre les êtres peut être abyssale : «La nécessité peut révéler à l’improviste, en mettant aux prises deux êtres que le trantran social faisait se frôler sans heurts, une différence si profonde de nature entre eux qu’elle n’est pas plus profonde entre un homme et un animal.»
Comment les choses se passent-elles alors ?
« Celui qui est de meilleure qualité n’a plus alors qu’à se taire devant l’autre, avec le risque de défaite presque certaine que contient ce silence. Cette révélation est toujours assez effrayante, parce qu’elle montre quels malentendus nous permettent seuls de vivre ; parce qu’elle montre au-dessus de quel abîme on navigue avec insouciance, et la très petite inclinaison qui suffirait pour qu’on fût engouffré. »
Misanthrope ?
Avec pareils propos, l’auteur de Service inutile doit-il être rangé dans la catégorie des contempteurs de l’espèce humaine ? Il refuse ce classement : « Si je n’étais resté sans cesse en contact étroit, avec les obscurs (…) je serais misanthrope. Et je le suis si peu qu’à la parole de Rousseau : "Enlevez les hommes, et tout est bien", j’ai toujours répondu : "Enlevez les hommes et tout n’est rien." »
Il est aussi l’auteur d’une formule pour le moins encourageante : « Renoncer à tout, plutôt qu’à un acte de confiance. »
Savoir aimer à fond !
Toutefois, à ceux qui veulent être gentils avec quelqu’un, il leur recommande de l’aimer à fond ! « Car il faut aimer quelqu’un à fond pour se satisfaire de rien d’autre que de lui avoir fait plaisir. »
Explications : « Faire beaucoup pour quelqu’un se retourne toujours contre vous, car non seulement il ne vous en est pas reconnaissant (ce qui a peu d’importance), mais son plaisir n’est jamais aussi certain que nous l’attendions, et nous ne pouvons faire autrement que d’en avoir du dépit (…) N’aurions-nous pas mieux fait de nous tenir coi ? »
Et de conclure : « Cependant nous recommençons. »
