Lignes, angles, arcs, courbes parfaites ou incertaines, continues, interrompues… les aciers de Venet ne sont pas œuvres qui s’imposent pour elles-mêmes ; la matière, massive, puissante s’efface pour magnifier l’espace dans lequel elle s’insère (*). Pas sûr ! Ce qui dérange le plus c’est de se demander ce que serait soudain l’espace écrin sans la présence de l’œuvre ! Que voir ?

La prouesse de Bernar Venet (Bernar, sans d, en hommage au sculpteur Arman) est précisément de ne rien imposer. Ses sculptures maintenant présentes dans de nombreux espaces urbains et les collections publiques, comme à Strasbourg, Nice, San Francisco, Berlin ou Tokyo, laissent à ceux qui vivent en ces lieux toute la liberté d’admirer la pureté calligraphique de l’œuvre en elle-même ou, à l’inverse, de se surprendre de la beauté d’un espace révélé par effet de perspective, et par suggestions de dimensions jusque là non perçues.

Expression majeure et émotion sur la place d’Armes à Versailles avec Bernar Venet

85.8° Arc x 16 sur la Place d’Armes devant les grilles du Château ; Deux arcs composés, de 22 m de haut, entourent la statue de Louis XIV, depuis le 1er juin et jusqu’au 1er novembre 2011. L’image a déjà fait le tour du monde, et couler beaucoup d’encre. Pari réussi pour l’artiste et pour Jean-Jacques Aillagon, président du domaine de Versailles.

Si les parenthèses ont le pouvoir d’apporter, par le détail qu’elles mettent en valeur, du sens à l’objet principal, alors, 85.8° Arc x 16 est définitivement ces parenthèses qui apportent à Versailles la mise en exergue de l’essence du lieu.

Étonnamment, on peut voir là de nombreuses interprétations, deux en particulier :

  • les arcs encadrent Louis XIV, statue équestre souvent décriée, offrant sous certains éclairages les lumières en reflets du soleil. La patine rouillée de l’œuvre de Bernar Venet s’enflamme et apporte par le haut ce feu qui accentue l’omniprésence du roi, ici.
  • la sculpture géante, en réduisant de fait l’ampleur de la statue, et par la même la prégnance du roi, concentre l’attention sur l’arrière plan, une perspective magnifique d’un lieu géant d’horizontalité vers lequel convergent les foules, aujourd’hui de visiteurs. L’ancrage tout à la fois fort et léger de l’œuvre au sol renforce cette impression, et la sensation de bulle, de sphère virtuellement suggérée, amplifie l’image d’un Versailles unique.

Versailles et Marly, l’exposition de Bernar Venet

À elle seule, la sculpture 85.8° Arc x 16 annonce toute l’exposition, 7 œuvres installées dans le parc du Château et au domaine de Marly, à 7 km de là.

Étonnamment, si Bernar Venet dit préférer voir ses œuvres exposées en intérieur, la critique est plutôt unanime pour reconnaître que la qualité paysagère des lieux où elles sont exposées, en extérieur ne vient nullement diminuer leur impact, bien au contraire. Et c’est encore le cas pour Versailles et Marly. Quoi d’étonnant à cela. Les jardins de Le Nôtre ne se fondent-ils pas sur des lignes et formes épurées ? N’est-ce pas là, exactement, ce qui qualifie le mieux la sculpture de Venet : de nouveaux cadrages inattendus, de nouvelles perspectives de grande qualité graphique… Le choix même de la matière apporte une dimension jusque là inconnue : un alliage de cuivre, de nickel et de chrome, dit acier Corten.

Tout comme à Cologne en 1999, ou à Bordeaux en 2007, par exemple, l’œuvre de Bernar Venet semble pouvoir suggérer la même impression de grandeur, à Versailles ou Marly comme n’importe où, ailleurs. Simplicité des formes, proportions, contrastes des patines et textures, qu’ils s’agisse de Lignes Indéterminées (Parterre du Midi) ou d’Arcs (Terrasse côté Sud et côté Nord, Bassin du Fer à cheval et Bassin du Char d’Apollon), en effondrement ou en désordre, l’Œuvre aborde les problématiques de la sculpture, et semble se nourrir de l’espace classique, symbolique, hautement géométrique et régi par les règles de perspective.

Les Lignes Verticales - domaine de Marly - ont une puissance toute particulière en offrant à l’espace immense, à la perspective géante, le trait qui unit la terre au ciel, ancré à la manière du végétal. « L’arbre » qui gêne la vue et l’amplifie, que l’on aimerait ôter et que l’on n’imagine pas absent, qui inverse la profondeur d’une vue, où le regard plonge nécessairement dans les eaux miroir et amène la perspective au pied de l’observateur.

Bernar Venet, artiste français, minimaliste et contemporain

De reconnaissance internationale, Bernar Venet, né en 1941 à Château-Arnoux-Saint-Auban, en Provence, expose dans de nombreuses villes du Monde et ses projets audacieux séduisent.

On se souvient par exemple, sur Paris, de l’exposition sur le Parvis de la Défense. Après Jeff Koons en 2008, Xavier Veilhan en 2009 et Takashi Murakami en 2010, il est le quatrième artiste contemporain à être exposé, seul, dans le domaine de Versailles.

Bernar Venet est d’abord dessinateur et peintre, et fervent collectionneur d’œuvres contemporaines. Il a d’ailleurs récemment exposées ces dernières aux abattoirs de Toulouse. Très tôt encouragé par les tenants de la scène artistique comme Arman ou César, il produit à New York dés 1966 ses sculptures, dont les Tubes, devant des Plans de tubes. La passion des mathématiques et l’image scientifique se retrouvent dans la neutralité de l’artiste et l’absence de subjectivité de son expression. Il expose aux côtés de Sol LeWitt, Donald Judd, Carl ou Dan Flavin, par exemple. En 1971, après 4 années de production et de recherche sur différentes branches de la science, la création semble s’arrêter, l’artiste consacrant son temps à des rétrospectives de son travail, des conférences et des cours.

Mais à Partir de 1976, Bernar Venet reprend la création, plus que jamais attaché aux formules mathématiques, et s’engage dans la production de sculptures formalistes devenues célèbres : les Lignes Indéterminées. Ces œuvres issues du tracé de la main « sans recherche esthétique particulière, sans pattern prédéfini » se poursuivent par les Arcs, l’expression d’une recherche subtile des degrés qui définissent les sculptures et la composent. Lignes et Arcs nous sont offerts au regard, à Versailles, à Marly, le temps d’un été, d’un automne.

__________________

(*) avec les sources

  • Sculptures, première approche pour un parc Éd. Fondation Cartier pour l´art contemporain, Jouy-en-Josas, 1985
  • Les actualités du site du Château de Versailles