Mexico, mercredi 16 octobre 1968, 23 heures. Depuis la modeste chambre qu'occupe Lee Evans au sein du village olympique, fusent les rires de trois hommes, trois athlètes noirs américains: Bob Beamon, Ron Freeman et Lee Evans. À ce rire, une seule raison: les quelques verres de tequila qu'ils viennent de liquider. Car c'est bien leur peine que noient les trois garçons. Et en cette belle soirée mexicaine, leur chagrin est infini, à la hauteur des sanctions qui viennent de toucher Tommie Smith et John Carlos, leurs frères de sang!

Le CIO condamne

Avery Brundage, le président du CIO, vient en effet de signifier aux deux hommes leur exclusion du village olympique. Quel crime ont-ils commis pour être ainsi mis à l'index? Celui d'avoir utilisé le podium olympique du 200 mètres comme tremplin pour faire passer un message. Un message fort: porte-parole des Black Panthers, mouvement révolutionnaire afro-américain, Smith et Carlos se sont présentés à la cérémonie protocolaire déchaussés ou plus exactement en chaussettes noires, symbole de pauvreté. Sur le podium, alors que retentit l'hymne américain et que monte la bannière étoilée, la tête inclinée, ils ont brandi au ciel un poing ganté pour dénoncer le sort de leurs semblables aux États-Unis. Smith porte un collier, Carlos un foulard, rappel des lynchages dont sont trop souvent victimes leurs compatriotes de couleur. Mais le public ne veut pas comprendre la colère refoulée des deux hommes. Et le public les siffle, entérinant ainsi leur éviction future.

Sport et politique ne font pas bon ménage

Evans, Freeman et Beamon ne le savent pas encore mais Smith et Carlos seront définitivement exclus de toute compétition olympique. Martin Luther King aura donc été assassiné pour rien? C'est la question que se pose peut-être Bob Beamon, qui semble le plus affecté des trois hommes. Oubliée la perspective de jeux festifs (le gouvernement mexicain vient d'écraser dans le sang une insurrection estudiantine trois jours avant la cérémonie d'ouverture). Et pourtant, comme le rappelle le macaron OPHR ("Olympic Project for Human Rights") qu'arborent fièrement les trois athlètes, rien de plus légitime que les revendications affichées au sein d'une délégation américaine pour une fois unie (par solidarité, les athlètes blancs portent l'écusson en question).

Evans parle d'abandonner la compétition et Beamon songe. À quoi peut-il bien songer, lui qui vient de perdre la bourse que lui versait l'Université d'El Paso pour avoir boycotté une réunion d'athlétisme à laquelle participaient des Mormons dont il condamnait le comportement raciste?

Beamon réalise l'exploit du siècle

Vendredi 18 octobre, 15h45. Tout au bout de la piste d'élan du sautoir en longueur, le dossard 254 apprivoise en pensées son impulsion. Beamon a décidé de prendre part à la finale olympique. Sa colère n'est pas tombée mais elle a décuplé ses forces et dans un instant, quand il s'élancera pour le saut du siècle, elle le portera longtemps dans les airs, très longtemps. Au-dessus du stade olympique gronde un orage qui ne demande qu'à éclater. Sitôt que Beamon aura sauté, il éclatera d'ailleurs furieusement et déversera son ire sur la piste mexicaine.

Les effets conjugués de l'altitude, de la météo tempêtueuse qui balaie le stade et de la colère maintenant canalisée de Beamon: autant de facteurs favorables à l'improbable exploit. 8 mètres 90! Beamon atterrit au-delà des limites mesurables. Sur les deux pieds! Perplexes, les juges devront recourir à un mètre à bandes métalliques avant de valider la performance. L'ancien record du monde de la discipline est relégué à 55 centimètres et il faudra attendre 23 ans avant que Mike Powell, transcendé par un certain Carl Lewis, ne fasse mieux encore (8 mètres 95). Beamon vient de réaliser l'exploit athlétique du siècle.

http://www.youtube.com/watch?v=DEt_Xgg8dzc