
- Vanité, Philippe de Champaigne, 1644 - Google Images
Cette réflexion d'Ernesto, dans La Pluie d'été, donne à elle seule la pleine mesure de l'ennui (au sens pascalien du terme) qui régit l'ensemble de l'œuvre durassienne. Reprenant à son compte les paroles de L'Ecclésiaste, l'auteure dénonce ici l'absurdité de toute entreprise humaine.
Chez Duras, en effet, le monde perd ses assises et le lecteur ses certitudes. On ne sait jamais rien, ni des motivations psychologiques des différents personnages, ni du pourquoi de leurs agissements – souvent incohérents. Il manque quelque chose, non seulement aux protagonistes des livres et aux narrateurs désemparés qui tentent de rapporter leurs histoires, mais aussi à ceux qui reçoivent ces textes.
Qui est Lol V. Stein et pourquoi s'est-elle évanouie lors du bal de T. Beach ? Qui est le vice-consul et pourquoi a-t-il tiré sur des lépreux, un soir, dans les jardins de Shalimar ? Qui est Claire Lannes et pourquoi a-t-elle dépecé sa cousine germaine ? Qui est cette riche Américaine du Marin de Gibraltar et que cherche-t-elle, à la fin, sur toutes les mers du globe ?
Marguerite Duras – c'est là toute la force et toute la fascination de son œuvre – ne nous fournit pas les clés pour répondre à nos interrogations. Sans doute parce que ses personnages sont justement des «hors-la-vie», comme les désigne Gisèle Brémondy, et parce qu'ils s'inscrivent dans un univers lui-même dépourvu de toute matérialité.
Dans une production littéraire qui se présente comme « une fosse sans fond où le sens se perd » (L'Amour), il faut accepter de ne pas savoir, abandonner cette habitude puérile de vouloir tout comprendre. « Elle dit : il n'y a rien à comprendre, cessez avec ça, ne faites pas tout le temps l'enfant » (1).
Le trou noir de l'œuvre durassienne
Plus qu'une nature malade, la nature durassienne est un véritable néant : un trou. Du « gouffre de clarté », sur lequel s'ouvre Les Impudents, au « gouffre de lumière » où se consume Monsieur Andesmas et au « gouffre de sel » auquel se réduit la ville de S. Thala dans L'Amour ; en passant par « ce gouffre de durée » où se perd Maria dans Dix heures et demie du soir en été et le « gouffre d'indifférence » que représente l'Inde où se noient le vice-consul et Anne-Marie Stretter, tous les personnages de Duras déambulent dans un « vide général » (La Pluie d'été).
Ses « hors-la-vie », il n'est pas étonnant que Duras les place dans le “hors-temps” qu'est celui des vacances. Sorti du contexte familier de sa vie quotidienne, le personnage durassien évolue fréquemment dans cet instant de vie en suspend que représente la période si particulière des vacances. Du reste, le substantif «vacances» vient du verbe latin « vacare » qui signifie « être vide ».
Comme le remarque Françou au moment de sa retraite au bord de la mer : « on est en vacances de soi-même qui ne sert à rien en attendant » (La Vie tranquille). Mais ce manque que nous situons au niveau du personnage et de l'univers, il faut le chercher plus profondément du côté de la langue elle-même.
Marguerite Duras ou l'écriture du soupçon
C'est qu'il y a, chez notre auteure, une méfiance radicale à l'égard du langage. Pour elle, en effet, il n'y a pas de mots qui conviennent aux choses. Et cette maladie de l'écrit, dont nous parlions, procède d'un “manque à dire” ce que l'écrivain s'efforce pourtant de manifester dans son œuvre. À savoir, précisément, l'indicible. Ce que Duras veut nous montrer, c'est le monde obscur et impénétrable des affects ; or, il n'y a rien de plus difficilement symbolisable par les mots.
Danielle Bajomée a vu dans la figure de l'oxymore – qui fonde en grande partie l'esthétique durassienne – le signe de cette « impossible incarnation d'une réalité qui se dérobe ». On ne peut lire sa réflexion sans que nous vienne immédiatement à l'esprit l'une des pages édifiantes du chef-d'œuvre de Duras – Le Ravissement de Lol V. Stein – où l'écrivain nous livre poétiquement sa théorie du langage :
« Ç'aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d'un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. Immense, sans fin, un gong vide, il aurait retenu ceux qui auraient voulu partir, il les aurait convaincus de l'impossible, il les aurait assourdis à tout autre vocable que lui-même. Manquant, ce mot, il gâche tous les autres, les contamine [...] il vous attend au tournant du langage, il vous défie, il n'a jamais servi, de le soulever, de le faire surgir hors de son royaume percé de toutes parts... »
La signification profonde du manque chez Duras
Et puisque les personnages jugent les mots inaptes à exprimer ce qu'ils éprouvent, ce qu'ils pensent ou ce qu'ils vivent, il ne leur reste – bien souvent – que le recours au mensonge : autre thématique-clef de l'œuvre durassienne. Dans de telles conditions, le seul choix qui s'offre encore à l'écrivain, c'est de se faire l'écho de ce vide douloureusement vécu par ses personnages.
Écrire, c'est alors se trouver soi-même « au fond d'un trou, une immensité vide. Devant rien » (Écrire). C'est avoir « les mains vides, la tête vide » et, une fois le livre achevé, mourir d'être vide à nouveau. Parce que l'écriture ne se fait pas en toute clarté et que, toujours, les mots manquent pour le dire, Duras conclut en 1980:
« Je me suis dit qu'on écrivait toujours sur le corps mort du monde et, de même, sur le corps mort de l'amour. Que c'était toujours dans les états d'absence que l'écrit s'engouffrait pour ne remplacer rien de ce qui avait été vécu ou supposé l'avoir été. » À partir de cette observation capitale, le parti pris esthétique de la romancière sera de travailler « à la consignation incessante de ce fait-là : ce désert de l'écrit » (La Vie matérielle).
(1) Yann Andréa, Cet amour-là, Pauvert, 1999
