Cette fois encore, les syndicats ont réussi le pari de mobiliser en nombre les Français contre la réforme des retraites, mardi 19 octobre. Dans les quelque 277 cortèges qui ont défilé dans tout le pays, les syndicats ont dénombré 3,5 millions de personnes et le ministère de l’Intérieur, 1,1 million. Autant dire que la mobilisation est remontée au niveau de mardi dernier, alors que le mouvement était légèrement retombé samedi dernier, les organisations dénombrant de 2,5 à 3 millions de manifestants et le ministère de l'Intérieur, 825 000. La question est de savoir ce que vont décider les syndicats pour les jours prochains. Réponse jeudi 21.

Autre fait marquant, si l’immense majorité des manifestants ont défilé dans le calme, des milliers de casseurs sont parvenus à multiplier les incidents en marge des cortèges. Une situation suffisamment spectaculaire pour que les observateurs étrangers multiplient les titres sensationnels sur leurs sites internet pour décrire «le chaos» : «La guérilla paralyse la France», a écrit à la une le Times de mardi 19 octobre.

À Deauville, où il tient depuis lundi un sommet commun avec Angela Merkel et Dimitri Medvedev, Nicolas Sarkozy a déclaré, selon Le Figaro : «Je comprends l'inquiétude. Dans une démocratie, chacun peut s'exprimer, mais on doit le faire sans violence et sans débordement (…). Par ailleurs, il faut faire très attention à l'arrivée d'un certain nombre de casseurs. Je verrai également avec les forces de l'ordre pour que l'ordre public soit garanti, c'est mon devoir aussi», a-t-il poursuivi.

Davantage de lycéens dans les manifestations

A Paris, Martine Aubry et Ségolène Royal ont défilé ensemble tandis que tous les leaders syndicaux étaient également présents. Les lycéens ont manifesté de manière plutôt festive. La CGT a annoncé 330 000 manifestants dans la capitale, soit autant que le 12 octobre. Selon la préfecture de police, ils étaient 67 000, un chiffre en baisse par rapport aux 89 000 manifestants qu’elle avait comptabilisés la semaine précédente.

A Rennes, ils étaient 50 000 manifestants dans les rues, un record (26 000 pour la police). A Laval, ils étaient entre 9000 et 6000 personnes, selon les sources, et 3000 à Lorient. A Angers, il y a eu entre 14.000 et 15.600 manifestants, selon le journaliste de Ouest-France.

A Marseille, il y avait 240 000 manifestants, selon les syndicats, et 23 000, pour la police. A Valenciennes, la police a compté 7000 personnes dont 1.000 lycéens, 3000 à Douai, dont 500 lycéens, à Maubeuge et à Cambrai, 1300 manifestants. A Toulouse, 155 000 personnes ont défilé selon les syndicats, 35 000 pour la préfecture, un nouveau record pour ces deux sources. Les lycéens, nombreux dans le cortège, étaient encadrés par le service d’ordre de la CGT et de la CFDT pour éviter les débordements.

A Lyon, les syndicats annonçaient 45 000 manifestants, le même chiffre que mardi 12. La police en comptait 18 000 (18 500 le mardi 12). Dans le Jura, trois manifestations se sont déroulées à Champagnole, Dôle et Saint-Claude, avec un total de 5.400 à 10.000 manifestants. A Bordeaux, les syndicats ont compté environ 140 000 personnes, un record. Ils étaient 34 000 pour la police.

Des casseurs interpellés par centaines

Un total de 1 158 «casseurs» ont été interpellés depuis une semaine en marge des manifestations en France, dont 163 personnes mardi à la mi-journée, a annoncé le ministère de l'Intérieur. Un policier a été blessé à Evry et deux autres à Corbeil-Essonnes.

La ministre de la Justice, Michèle Alliot-Marie, interrogée sur Europe 1, a souhaité la fermeté face aux casseurs. Plusieurs milliers de jeunes «extérieurs» aux lycées sont venus en découdre avec la police. A Nanterre, comme lundi, un groupe de 200 jeunes ont affronté les CRS devant le lycée Joliot-Curie fermé depuis la veille. Les casseurs, le visage dissimulé par des capuches et des cagoules, ont lancé des pierres sur les policiers qui les ont chargés avec des grenades lacrymogènes. Des voiture ont été incendiées ainsi que des poubelles, et un restaurant a été vandalisé dans le quartier Pablo Picasso. Une quarantaine de casseurs ont endommagé le tribunal de commerce de Nanterre. A Mantes-la-Jolie (Yvelines), le quartier du Val-Fourré et le centre ville ont été le théâtre de «caillassages», des vitrines et abribus ont été brisés, des voitures retournées et incendiées.

A Paris, les gendarmes mobiles ont délogé mardi, 300 lycéens qui bloquaient la place de la République. Toujours dans la capitale, une jeune fille de 15 ans a dû être hospitalisée, blessée par l'explosion d'un scooter après un feu de poubelle, devant un groupe scolaire de la rue Corbon, dans le 15e arrondissement. Un enseignant du lycée Louis-Blériot de Suresnes a été légèrement blessé à la main par un projectile, selon le préfet. A Savigny-sur-Orge, devant le lycée Corot, les policiers ont dû faire usage de grenades lacrymogènes pour repousser des casseurs. A Arpajon, la N 20 a été coupée quelques minutes dans les deux sens, suite à une manifestation d'élèves du lycée Belmondo, à l'intersection de l'avenue de la division Leclerc et de la N20.

A Lorient, de violents affrontements se sont déroulés vers 13h, entre des forces de l'ordre et des manifestants. Quatre policiers ont été blessés et deux personnes ont été interpellés. A Lille, les lycéens et les forces de l’ordre se sont opposés aux abords d’un lycée de Lille-Sud, mais pas aussi violemment que la veille. Au Mans, le collège Val-d'Huisne a été entièrement détruit par un incendie criminel, dans la nuit de lundi à mardi. Pour le maire PS de la commune, Jean-Claude Boulard, il s’agit de vandalisme qui n’a pas de rapport avec les lycéens. A Lyon, des casseurs ont saccagé un restaurant et du mobilier urbain, aux abords de la place Bellecourt, et plusieurs véhicules ont été retournés ou incendiés. Cinq magasins ont été pillés rue Victor Hugo (2e), dont une bijouterie et des boutiques de vêtements. Neuf personnes ont été interpellées.

Davantage de lycées bloqués et des universités

379 lycées ont été perturbés, a annoncé le ministère de l’Education nationale, soit le plus haut chiffre officiel depuis le début du mouvement. De son côté, la Fidl a parlé de 1200 lycées «engagés» dans la journée de mardi, dont 850 «bloqués ou barrés». Une petite dizaine des 83 universités du pays étaient bloquées mardi, ainsi que certaines fermées administrativement, a-t-on appris auprès du ministère de l'Enseignement supérieur et de l'Unef, première organisation étudiante. Bordeaux-3, Clermont-2, Paris-8, Pau et Rennes-2, Caen, Orléans, Poitiers et Tours étaient bloquées tandis que Lyon-2 était fermée par la direction.

Des éboueurs en grève à Toulouse et Marseille

Selon le ministère de la Fonction publique, 11,57% des fonctionnaires d'Etat étaient en grève mardi à la mi-journée, en baisse par rapport au 12 octobre (19,20%). Le taux était aussi en baisse pour les agents territoriaux (10,8 contre 15,13) et hospitaliers (11,67 contre 15,16). La direction de France Télécom annonçait qu’il y avait 15,01% de grévistes dans le groupe, un chiffre en baisse.

La moitié des 520 éboueurs de la Communauté urbaine de Toulouse (CUT) étaient en grève mardi matin avec l'objectif de durcir le mouvement. Les non grévistes n'ont pas pu vider leurs camions à l'usine d'incinération de Monlong bloquée par un piquet de grève. A Marseille, depuis mercredi 13, le ramassage des déchets a cessé dans 12 arrondissements sur 16. Lundi, la gare de stockage des déchets des Aygalades a été bloquée par l’intersyndicale. Une manière de répondre aux commerçants du centre-ville qui avaient mobilisé 5 camions-bennes pour nettoyer la rue Paradis, la Canebière et la place Charles-de-Gaulle

4000 stations-service en panne selon Borloo

Le ministre de l'Ecologie et de l'Energie, Jean-Louis Borloo, a annoncé mardi après-midi, qu'un «peu moins de 4.000 stations-service» étaient «en attente d'approvisionnement» sur 12 500 en France. «Un tiers des départements» a des difficultés d'approvisionnement, a confirmé François Fillon aux députés UMP. Selon le Premier ministre, il faudra «4 à 5 jours avant que la situation redevienne normale». Il a annoncé la mise en place d'«un plan d'acheminement des carburants» pour tenter d’assurer les livraisons avant le week-end des départs en vacances de la Toussaint.

«Une situation de pénurie de carburant est en train de s'installer», a déclaré de son côté Jean-Paul Deneuville, délégué général de la Fédération nationale des transports routiers (FNTR), principale organisation du secteur. Certaines entreprises qui n'ont pas de cuve de gasoil, «ne peuvent déjà plus transporter» des marchandises. Jean-Louis Borloo, a également indiqué mardi, à l'Assemblée nationale, qu'une «vingtaine» de dépôts pétroliers seulement étaient bloqués «sur 219» en France, en raison des grèves et manifestations. A 16h, s’est tenue à Matignon, une réunion sur «la distribution du carburant» présidée par le Premier ministre

Des perturbations dans les transports

- A la RATP, hier matin, le trafic était conforme aux prévisions: «normal ou quasi normal» sur les réseaux métro, bus et tramway, mais perturbé sur les RER A et B, a annoncé la régie parisienne. Elle a comptabilisé 9% de grévistes, c’est-à-dire davantage que les autres jours de grève reconductible, mais moins que la journée d’action du mardi 12 octobre où il y avait eu 17% de grévistes. La RATP met à la disposition de ses voyageurs un numéro vert : 0800 15 11 11. Pour les téléphones mobiles : wap.ratp.fr.

- A la SNCF, au 8e jour de la grève reconductible, la direction a compté 30,4% de grévistes dans l'entreprise, la CGT 42,68%, soit une forte hausse par rapport à lundi, (18 et 14 points). Avant de prendre le train, il est conseillé de consulter le site de la SNCF.

- Dans les aéroports, les voyageurs devaient s'armer de patience, mardi. La veille, la Direction générale de l'aviation civile (DGAC) avait demandé aux compagnies de réduire leur programme de vols de 50% à Orly et de 30% dans l'ensemble des autres aéroports. Le site des Aéroports de Paris annonçait mardi de «fortes difficultés». A Lyon, 122 vols ont été annulés (60 départs et 62 arrivées) sur l'ensemble de la journée de mardi, soit 31% du trafic total. A Nice, le trafic était également perturbé: 34% des vols annulés, dont 50% en direction de Paris. A Bordeaux, plusieurs centaines de manifestants bloquaient mardi matin, l'accès à l'aéroport. La Fédération CGT des transports a décidé de mobiliser mercredi 20 partout en France : «Les salariés des Aéroports de Paris et de province ont décidé d’une action de mobilisation et de grève, conjointe, interprofessionnelle et unitaire, mercredi annonçait le communiqué.

Des actions dans le transport routier

Des dizaines d’opérations escargot ont été menées dans toute la France, notamment très tôt mardi matin, à l’heure des départs au travail. La plupart des grandes villes de France ont connu de gros embouteillages, y compris la capitale et toute la banlieue parisienne. Sur l'A7, le trafic a été perturbé hier matin, entre Pennes-Mirabeau et Marseille. D’autres manifestants ont bloqué deux heures l'accès à l'aéroport de Bordeaux-Mérignac. A Lestrem, dans le Pas-de-Calais, l’accès menant à l'usine du groupe Roquette a été fermé. Le Centre régional de transport (CRT) de Lesquin, importante plate-forme de transport et de logistique de la région lilloise, a été lui aussi bloqué quelques heures tandis que des cheminots et des routiers, ont dressé des barrages filtrants entre les autoroutes A1 et A23, aux portes sud de Lille. Dans l’Est, sur l'autoroute A31 de La Maxe à Augny, une opération escargot des routiers a ralenti mardi matin, la circulation avec une dizaine de voitures et des camionnettes syndicales.

Mardi soir, vers 18h, de nouveaux ralentissements étaient constatés dans une vingtaine de villes de province. Les routiers entendaient poursuivre ainsi leur protestation contre la réforme des retraites.