
- Journée de la frite - Pas en notre nom
C'est acté dans l'Histoire: ça y est, la Belgique a fait mieux que l'Irak. Elle a battu le record mondial de vie politique sans gouvernement investi. Même s'il est tourné en dérision, à la sauce surréaliste diront certains, cet immobilisme politique, sur fond d'incapacité à trouver un terrain d'entente pour constituer un gouvernement entre Flamands et Wallons, irrite de plus en plus les étudiants. Les journées de la frite signent le refus des divisions de leurs aînés.
Depuis 289 jours, si la Belgique n'a pas de gouvernement, c'est en raison de la poussée des indépendantistes flamands, notamment le parti de la NVA, aux dernières élections législatives.
Flamands contre Wallons
Le système politique belge prévoyant nécessairement des gouvernements de coalition entre différents partis mais aussi entre les deux zones principales du pays (Flandre et Wallonie), on assiste à un blocage. Tout le monde (ou presque) doit s'entendre, mais le principal parti flamand du moment milite ouvertement pour une scission, présentée comme l'étape ultime d'un affaiblissement du pouvoir fédéral. De l'autre côté, le principal parti wallon du moment, le Parti socialiste, promeut la solidarité entre toutes les composantes du pays.
Visiblement, la régionalisation de la Belgique n'est pas le ciment de stabilité espéré: avoir un PS flamand et un PS wallon, un parti vert flamand et un parti vert wallon et ainsi de suite, tout cela n'est pas bon pour faire une Belgique une et crédible. Arbitre, le roi des Belges est dans une position délicate: s'il gère la composition du gouvernement pour garantir l'unité, il est vu comme pro wallon. Sinon, il est pro flamand et il n'a plus aucune utilité. Ce n'est pas sans raison que les agences de notation internationales observent le pays en menaçant de dégrader la note de sa dette publique.
Mythes et réalités des divisions belges
Pour les organisateurs des journées de la frite, ce sur-place politique est intolérable. Ces jeunes, ces étudiants jugeraient ces querelles comme appartenant à un ancien temps et à un corps politique qui les entretient pour mieux justifier leur importance et leurs doublons dans un petit pays. S'il est vrai que la Belgique s'est constituée en mettant ensemble deux populations qui ne se reconnaissent que peu de points communs (auxquelles il faut rajouter une minorité allemande), que la division a été savamment entretenue dans les esprits (cf le mythe des officiers francophones faisant tuer à leur place les soldats flamands sur le front des tranchées de 1914) et sur le terrain (fréquent refus d'apprendre la langue de l'autre), les organisateurs de la frite veulent tourner la page.
Ils veulent aussi tourner en dérision ces hommes politiques dans lesquels ils ne reconnaissent plus. Chaque mois, depuis février 2011, les étudiants investissent les places principales des plus grandes villes du pays pour y déguster forces frites et bières, un patrimoine commun pour le coup pas contesté. Les organisateurs s'efforcent de diffuser cet événement tant au nord qu'au sud pour gommer l'image un peu francophone de la première manifestation qui avait eu lieu à Bruxelles.
La frite belge pour tout le monde, la division pas en notre nom
Du nord au sud, donc, un slogan: "Pas en notre nom - Jeunes/Niet in onze naam - Jong", mais aussi un slogan pour une Belgique unitaire, en tout cas plus unitaire que l'actuelle Belgique. Outre le maintien d'une sécurité sociale nationale, ces jeunes plaident pour la création d'une circonscription fédérale unique afin de voter pour des candidats belges et non pour des candidats flamands ou wallons. Encore une nouveauté, ils veulent que la Belgique soit vraiment bilingue, qu'elle parle aussi bien le néerlandais que le français. C'est, esprit cocardier oblige, loin d'être le cas.
Que porte en germe cette journée de la frite? Même s'il est sans doute prématuré de se prononcer, cette journée semble confirmer l'intérêt des jeunes belges pour des plateformes de concertation politique, pour des coalitions militantes qui agissent sur le terrain. On ne parle plus ici des coalitions gouvernementales avec des membres contraints de s'entendre.
Ensuite, cette journée semble confirmer une relative désaffection des jeunes belges vis-à-vis des élites politiques et de leurs appareils qui, pour se renouveler, changent parfois de tête comme les libéraux francophones ou les socialistes wallons, voire de nom comme les ex-conservateurs francophones (maintenant appelé Centre démocrate humaniste ou CDH), mais pas forcément de pratiques. Question de génération?
Quelques sources:
La Libre Belgique, Des étudiants appellent à la révolution de la frite, 16 février 2011,
La Libre Belgique, Des places des frites un peu partout en Belgique, 29 mars 2011.
Interviews radio RTBF, La Première.
Site internet RTBF, 29 mars 2011: Pas en notre nom.
