Le Skaldskaparmal présente, au chapitre 5, un parfait exemple de ce que peut être le trickster au sens chamanique du terme.

L'histoire débute sur un méfait. Loki coupe les cheveux de Sif, la femme de Thor, qui souhaite punir le coupable en lui broyant « tous les os ». Comme toujours, Loki doit, pour se sortir de ce mauvais pas, promettre de réparer son erreur. Il s'engage à rapporter une chevelure d'or pour Sif et en profite pour faire fabriquer par des nains, Gungnir, la future lance d'Odhin et Skidbladnir, le bateau pliable de Freyr. Puis il fait un pari avec un des nains et ramène dans la demeure des dieux, après moult coups tordus, Mjiolnir, le marteau de Thor. Loki, malgré cette bonne action, n'est pas encore sorti d'affaire car il a perdu son pari et doit donner sa tête au vainqueur. Il ne sera sauvé que par sa ruse et sa magie.

Prométhée au pays de la neige et du vent

La Gylfaginning nous présente, au chapitre 42, une figure plus prométhéenne de Loki lors de la construction de Midgard, la dimension de l'Univers dans laquelle nous vivons présentement et concrètement.

Loki incite les dieux à mentir au géant des montagnes venu pour finir la construction de Midgard. Celui-ci exige, comme prix de son travail, Freya, la lune et le soleil. Sous l'impulsion du tickster, les Ases acceptent ce marché selon les règles de l'honneur et du serment en vigueur dans le monde gemano-scandinave. Autrement dit, ils font un serment extrêmement contraignant. Et voyant que le géant est en passe de réussir, les dieux se réunissent et menacent Loki de mort pour avoir été de mauvais conseil. A noter la mauvaise foi ambiante qui permet à chacun de se défausser sur Loki. Celui-ci parviendra, certes à sauver sa vie tout en réglant le problème. Mais en défaussant les dieux de leurs responsabilités, il les mettra dans une situation de parjure originel. Ils ont mentis et ont fait défaut au sacré auquel ils doivent une soumission aveugle. Ce faisant, ils deviennent l'ombre d'eux mêmes en se dépossédant de ce qui faisait leur dignité. Une thèse dont on retrouve les fondements dans « l'Edda poétique » commenté par Régis Boyer au chapitre intitulé : « le sacré chez les anciens scandinaves ».

Loki n'a fait, ici, que se mettre au service de la communauté des Ases en y apportant la seule chose qu'il maîtrise presque : sa ruse. Les dieux auraient dû se méfier. Ils ont basé leurs actions sur les paroles d'un menteur notoire dont le mensonge désacralisateur déclenchera le Ragnarök.

Grand meneur de la meute du chaos ?

Le Ragnarök est, avec la Lokasena, le grand texte où Loki le maléfique est censé briller de mille feux. Un épisode troublant de ressemblance avec l'Apocalypse de Jean, à ceci près que dans la version scandinave, l'ordre établi n'est pas vainqueur. Les dieux et les « anti dieux » pour reprendre une opposition hindouisante, s'entre-tuent, alors que dans la version chrétienne de la purge, la lumière emprisonne les ténèbres qui, une fois relâchées, seront définitivement vaincues.

Cette comparaison prend tout son sens lorsqu'on décide de prendre en compte la période de rédaction du Ragnarök et de la Lokasenna, en pleine expansion du christianisme dans le nord de l'Europe. Les deux témoignages poétiques apparaissent aux alentours de l'an 1000, soit 4 siècles après le début de l'émergence des premiers chrétiens dans la région. Et bien que Régis Boyer, dans ces commentaires dans « L'Edda poétique »page 472, ait tendance à vouloir minimiser l'importance d'une contamination possible des textes mythologiques par la vision chrétienne en pleine expansion, d'autres chercheurs sont d'une autre opinion.

Dans « Essays on change and variety in late norse heathenism », page 107 et 108, John Mac Kinnel estime que des textes comme le Ragnarök et la Voluspa sont païens mais « influencés sur le plan éthique par le christianisme et ses critères moraux».

Bien que cette hypothèse ne soient pas validée par la totalité des chercheurs sur ce thème, elle reste l'explication la plus simple en ce qui concerne la soudaine et inexpliquée mutation d'un Loki «voleur et escroc » un peu malchanceux en meneur officiel de la grande meute du chaos sur Asgard.

Reconnaissons qu'entre le Loki des origines et le Lucifer de l'Apocalypse, il y a une sacrée différence de nature et de moyens. Là où le diable aurait tout calculé depuis le début, là où il aurait user de sa connaissance et de sa pré science pour faire chuter son ennemi de toujours, Loki, lui, se contente d'engendrer Fenrir, Hel et le grand serpent en forniquant à droite et à gauche. Sans plus...Il n'y a aucun calcul pour remporter une victoire pour l'avenir. Et s'il se retrouve dans l'assaut final, c'est plus certainement qu'il y voit là un moyen de se venger. En fait, il n'est pas l'instigateur de quoi que ce soit. Il n'est que l'instrument du tout puissant destin qui lui, pèse les actes de chaque dieu et en mesure les conséquences avant de rendre son jugement final. Tous ont fauté, tous doivent mourir, sauf Balder le lumineux et quelques autres puisqu'il faut bien que l'Univers ait une seconde chance. Le vrai meneur du chaos est Surt, le dragon du feu, également manipulé par le destin.

Le Loki du Ragnarök est donc bien païen, mais le rôle de chef qu'on a voulu lui faire jouer est peut-être issue d'une vision plus chrétienne du monde et de sa psychologie.

Francis Collet