Dans son Invitation à la sociologie (1963), le sociologue américain Peter Berger fait le lien entre fondamentalisme protestant et racisme. Il remarque la congruence aux Etats-Unis entre la Bible Belt, c'est-à-dire la région du sud où l'on compte le plus de protestants fondamentalistes, et la Black Belt, la région du sud où les lois ségrégationnistes à l'encontre des Noirs sont les plus importantes. Aussi, il ne semble pas absurde dans un Etat fortement protestant, comme l'Afrique du Sud, de voir se développer un régime raciste et ségrégationniste, à l'instar de l'apartheid.

Ce n'est qu'en 1990 que le président Frederik De Klerk a déclaré vouloir mettre fin au système d'apartheid. Abolies en 1991, ces lois permettaient depuis 1948-1950 aux Blancs et aux Noirs de vivre séparément, dans des conditions uniquement avantageuses pour la minorité d'origine européenne. L'Afrique du Sud, quoique surnommée la "Nation Arc-en-Ciel", semble avoir du mal à se remettre de 40 ans de "développement séparé".

Quarante ans d'apartheid ont laissé une trace presque indélébile

Les racines de l'apartheid sont bien plus profondes que les lois de ségrégation raciale qui ont été votées dans les années 1950. Colonisé par les Hollandais dès le XVIIe siècle, puis par les Britanniques au XIXe siècle, l'Afrique du Sud connait depuis longtemps les politiques raciales. Pourtant ce n'est qu'au XXe siècle que se développe le vaste système légal de ségrégation raciale. L'apartheid, en tant que principe, naît dans les années 1930; il signifie en afrikans (langue sud-africaine dérivée du néerlandais) "le fait d'être à part", c'est-à-dire donc le développement séparé des Blancs et des autres.

L'arrivée au pouvoir du Parti nationaliste unifié en 1948 lance la mise en place de l'apartheid, avec notamment l'interdiction des mariages mixtes (1949), la définition des différents groupes de population (1950), la généralisation dans toute la société de la ségrégation (1953), également dans le système scolaire et universitaire. C'est principalement la loi de 1950 sur l'habitat séparé, le Group Areas Act, qui marque aujourd'hui encore la "Nation Arc-en-Ciel". En effet, dans l'espace, des zones réservées aux unes et autres catégories de population ont été marquées. Ce zonage racial, réservant les espaces résidentiels urbains aux Blancs, et les townships de périphérie aux Noirs, est encore visible aujourd'hui.

Dans de nombreux villes et villages, les quartiers blancs et noirs sont encore imperméables. Les townships, toujours peuplés exclusivement de Noirs, montrent bien que la précarité et la misère sont encore le lot quotidien de ceux qui hier étaient persécutés, et que l'émergence d'une classe moyenne noire n'est encore qu'anecdotique. L'imperméabilité persistante des deux Afrique du Sud est manifeste dans le scandale qu'a entraîné en 2010, à l'occasion de la coupe du monde de football, la mise en place d'une ligne de bus reliant le township de Soweto au quartier huppé de Stanton. On voit bien là le malaise sud-africain, le repli sur soi qui, au lieu d'aller en s'amenuisant depuis l'abolition de l'apartheid, ne cesse de croître.

L'abolition de l'apartheid ou le repli sur soi: des townships aux gated communities

Dans l'Afrique du Sud post-apartheid, l'insécurité gronde. Dans les années 2000, pour une population de 42 millions d'habitants, on comptait 50 meurtres par jour. En comparaison, en France pour une population nettement supérieure (65 millions d'habitants environ), le nombre d'homicides par jour est moitié moindre. Preuve de cette insécurité latente, 800.000 Sud-africains travaillent comme vigiles. L'émergence des gated communities, c'est-à-dire des quartiers résidentiels, plutôt aisés, sélects et clos de murs, ne peut être expliquée uniquement par la volonté de se mettre à l'abri des populations vues comme dangereuses, habitant dans les townships.

Il est vrai que ces ensembles résidentiels offrent le confort de la sécurité. Ainsi, le domaine de Dainfern, à Johannesburg, compte 1215 villas pour 5000 habitants entièrement entourés d'une clôture électrifiée à hauteur de 30.000 volts. Tout cela est sans compter les agents de sécurité, le système de vidéosurveillance ainsi que les contrôles aux entrées et sorties de Dainfern. Cette gated community a été présentée dans le documentaire de Corinna Wichmann et Lukas Schmid, A l'abri derrière les grilles. Ce qu'y montrent les réalisateurs, c'est que, si l'insécurité participe au développement de ces communautés, il y a également la dimension historique des pays où se développent les gated communites à prendre en compte. En effet, ils en présentent en Afrique du Sud, qui a connu l'apartheid, mais aussi aux Etats-Unis, qui a connu la ségrégation, et en Inde, où le système de castes, quoique aboli, perdure dans les mentalités.

Les gated communities semblent bien participer d'un mouvement de repli sur soi, notamment dans des pays qui ont connu, mais aboli, des systèmes de ségrégation et de cloisonnement tant racial que social. La gated community peut donc être une manière pour certaines populations réticentes de maintenir de fait l'ancienne situation de droit. Si à Dainfern cette volonté n'est pas du tout claire ni certaine, elle l'est en tout cas du côté d'Orania. Cette petite communauté est un foyer afrikaner, nostalgique de l'apartheid, très liée à la famille Verwoerd (Hendrick Verwoerd, ancien Premier ministre, fut maître d'oeuvre de l'apartheid). Créée dans les années 1990, Orania vise à protéger l'héritage Boers, qui serait, selon ses habitants, en danger depuis l'abolition de la ségrégation raciale. Cette gated community, perdue en plein désert sud-africain, participe bien d'un large mouvement dans les populations blanches en Afrique du Sud de crainte d'un renvoi d'ascenseur.

Une situation (presque) inversée: un apartheid anti-blanc?

Depuis l'abolition de l'apartheid, la donne a changé. S'il est vrai que globalement les populations les plus aisées et favorisées sont blanches, et les populations les plus précaires sont noires, la situation tend à évoluer. En 2009, on comptait un million d'Afrikaners au chômage et des centaines de milliers de Blancs vivant sous le seuil de pauvreté. Ces "pauvres Blancs" ne participent pas pour autant nécessairement d'une paupérisation des Sud-africains blancs. Il faut en effet noter que tous les Blancs dans l'Afrique du Sud d'apartheid n'étaient pas riches. Depuis qu'ils n'ont plus de privilèges par rapport à leurs concitoyens noirs, ils se trouvent pour la plupart face aux mêmes difficultés que les habitants des townships. Leur situation peut même être plus précaire, puisqu'ils ne bénéficient pas du Black Economic Empowerment, c'est-à-dire la discrimination positive visant à dédommager les populations anciennement désavantagées.

C'est dans cette perspective qu'une vaste réforme agraire a été mise en place, visant à redistribuer les terres en faveur des populations noires. Cette politique, se voulant juste tant du point de vue des Blancs que des Noirs se trouve actuellement dans l'impasse. En effet, le déficit de l'Etat sud-africain ne lui permet pas de dédommager les actuels propriétaires blancs, laissant les futurs propriétaires noirs dans l'attente. Aussi, de fortes tensions se font sentir dans les campagnes, teintées de racisme anti-blanc, en plein développement en Afrique du Sud. Cette situation pousse de nombreux Sud-africains blancs à partir, notamment en Géorgie, où les Boers sont attendus et accueillis afin de moderniser l'agriculture locale.

Quoi qu'il en soit, il ne faut ni schématiser ni exagérer la situation de la société sud-africaine contemporaine, car celle-ci est bien complexe. Aussi, s'il est vrai que de nouvelles inégalités et injustices voient le jour, les anciennes sont toujours présentes. Dans cette perspective, selon Chloé Buire, en 2009, les populations noires et métisses étaient toujours plus emprisonnées que les Blancs.