Le karaté, avec le judô, est certainement un des sports les plus emblématiques du Japon à l’étranger. Avec plus de 200.000 pratiquants en France et plus de cinquante millions à travers le monde, son succès ne se dément pas. Cependant, son apparente simplicité recèle bien des complexités.

Un art martial non japonais

Cette assertion peut surprendre, cependant, il faut d’emblée remarquer que le karaté provient en réalité de l’archipel des Ryûkyû, désormais plus connu sous le nom d’Okinawa. L’histoire mouvementée de ce petit archipel à deux heures d’avion d’Osaka explique en partie ce fait.

Les Ryûkyû ont en effet toujours été un des points de contact privilégiés entre l’archipel nippon et son voisin chinois. Longtemps royaume indépendant, les Ryûkyû passaient en réalité d’une sphère d’influence à une autre, en fonction des souverains et des conquêtes. Le commerce maritime était aussi développé, favorisant aussi les échanges culturels.

Ainsi, sous la domination chinoise, nombreux furent les ressortissants d’Okinawa qui firent de longs séjours en Chine et y apprirent un art martial, qu’ils adaptèrent et fusionnèrent avec les pratiques martiales autochtones.

De plus, lors de l’annexion de l’archipel par le Japon au XVIIe siècle, les japonais interdirent aux autochtones de porter des armes, notamment les armes traditionnelles. Les habitants d’Okinawa adoptèrent alors en partie un style sans armes, fondé sur le pieds-poings.

Vers la reconnaissance et l’intégration

C’est à la fin du XIXe et au début du XXe siècle que le karaté va prendre son essor et se structurer. Tous les premiers grands maîtres de ce qui s’appelle encore le Tô-de (ou « main chinoise ») sont originaires d’Okinawa. A cette époque, le karaté ne fait pas partie du corpus traditionnel des arts martiaux japonais, ou Budô. Il faut attendre 1935 pour que le grand maître Chôjun Miyagi puisse se présenter à l’examen de maître bushido devant les autorités du Dai Nippon Butokukai, l’organisme d’état chargé d’encadrer les arts martiaux nippons.

C’est un grand pas en avant pour le karaté, qui parvient ainsi à se faire reconnaître comme véritable art martial japonais, dans le souci qu’avaient ses grands maîtres d’en populariser la pratique sur l’archipel. Il faut dire que de nombreuses concessions avaient été réalisées.

La plus importante est sans doute celle qui touche au nom lui-même. En effet, les caractères kara et te signifient respectivement chinois (plus précisément la dynastie Tang) et main. Le karaté est donc la « voie de la main chinoise », c’est-à-dire la Boxe chinoise. Cependant, ce nom est un réel obstacle à son intégration dans le corps social japonais, en ces temps de nationalisme exacerbé et de tensions sino-japonaises. D’un commun accord, les grands maitres décident, lors d’une assemblée exceptionnelle, de changer l’écriture du nom, sans en changer la prononciation, pour accélérer sa reconnaissance et faire démonstration de leur engagement patriotique. A l’idéogramme kara/Chine, ils substituent l’idéogramme kara/vide. Le karaté devient donc la Voie de la Main Vide.

Cette appellation revêt en fait deux sens. Son sens le plus immédiat indique qu’il s’agit de combat à mains nues, la « main vide » le différenciant des arts comme le kendo ou le kobudo, qui se pratiquent avec des armes. Un sens plus philosophique et mystique relie cette appellation au Bouddha qui aurait développé ces techniques corporelles pour contrecarrer la difficulté de la méditation éveillée. Cependant, certains historiens du karaté de l’époque nationaliste ont utilisé ce sens pour « ignorer » le lien indéniable du karaté avec les arts martiaux chinois…

Une multitude de styles

Comme ses aînés chinois, l’appellation karaté recouvre de fait une multitude de styles, chacun fondé par un grand maître. A l’heure actuelle, d’ailleurs, de nouveaux styles, variations des anciens ou créations plus originales, continuent de fleurir et ne sont plus l’apanage des grands maîtres nippons. Un pratiquant de karaté ayant atteint le plus haut grade possible peut à son tour fonder sa propre école, basée sur sa pratique et la réflexion qu’il en a tiré.

De même, avant qu’il soit appelé karaté, l’art martial d’Okinawa était divisé entre les écoles de Naha et de Shuri, les deux villes principales d’Okinawa.

De fait, il serait vain de vouloir citer ici toutes ces écoles, d’autant que l’histoire de chacune remplirait de nombreux ouvrages ! On se limitera donc aux plus connues et plus pratiquées.

  • Le Shôtokan-ryû : fondé en par Gishin Funakoshi, figure légendaire du karaté, et développé par la suite par son fils Yoshitaka. C’est un des styles les plus puissants.
  • Le Gôjû-ryû : fondé en en 1926 par Chôjun Miyagi. Célèbre pour ses épreuves de « casse » de matériaux. Style traditionnel, qui marie des techniques chinoises et d’autres d’Okinawa.
  • Le Kyokushinkai : fondé en 1964 par Masutatsu Oyama. Karaté basé sur le combat au contact. C’est le style le plus pratiqué dans le monde actuellement.
  • Le Shôrin-ryû : le style le plus ancien, fondé par Sôkon Matsumura, au XIXe siècle. Style le plus pratiqué à Okinawa. Son nom est un hommage au fameux style de Shaolin ; à son image, il est basé sur la maitrise des techniques plus que sur leur puissance brute.
Dans un article futur, nous reviendrons sur les réalités de la pratique actuelle du Karaté.