Le monde du spectacle rapporte énormément d’argent depuis une centaine d’années. Au début seul le cinéma était lucratif. Le monde du disque le devint lorsque le vinyl et le microsillon reléguèrent le 78 tours au rang d’antiquité : avant la Première Guerre mondiale, on comptait en tout et pour tout un multimillionnaire du disque (Caruso)… Après la Seconde Guerre mondiale, ils se compteraient pas centaines. Et cette distinction ne resterait pas ad vitam aeternam strictement l’apanage du sexe fort. Pourtant, durant des lustres, le rock resta chasse gardée… et les femmes devraient se battre !

Une seule rockeuse, et pas plus !

La première rockeuse est indiscutablement Wanda Goodman dite Wanda Jackson, mais elle était déjà un pur produit de marketing… ce qui explique peut-être sa réussite. Elle arrive en conquérante dans le monde du rock, elle est la première femelle du rock, et elle jouit déjà d’une certaine notoriété. Née en 1937, elle est donc de deux ans plus jeune qu’Elvis. La « tempête Wanda » aurait dû déferler avant la « tempête Presley » mais l’on découvrit qu’elle était mineure, ce qui retarda de quelques mois la publication de ses premières galettes. Elvis et Wanda, qui eurent ensemble une brève histoire d’amour en 1955, eurent l’occasion de tourner ensemble ; Elvis conseillait à Wanda de se spécialiser dans la country, ce qu’elle fera, d’ailleurs, à compter de 1960. S’agissait-il de la part du futur King d’un conseil désintéressé… ou souhaitait-il adroitement évincer une rivale ? Pur produit de marketing, écrivions-nous en ce qui concerne Wanda, car son producteur Ken Nelson prenait soin, sur chaque 45 tours, de proposer, sur une face, un rock’n’roll, sur l’autre un titre country. Ainsi toutes les radios, quelle que soit leur coloration, se voyaient offrir à boire et à manger.

Rock’n’roll : un monde de macho !

Tout le monde connaît Elvis Presley, Bill Haley, Buddy Holly, Eddie Cochran, Little Richard, Jerry Lee Lewis, Carl Perkins, Fats Domino… Mais parmi les femmes ? Pour une, une ! Wanda Jackson universellement reconnue, pour une Brenda Lee vedette éphémère et une Peggy Lee dont on ne retient qu’un seul titre (« Fever »), combien de Ella Mae Morse (qui cessa d’enregistrer en 1957), de Lula Reed (pour « Rock Love »), de Lillian Briggs (qui, comme Elvis, conduisait des camions avant d’être connue), de Dodie Stevens, d’Ella Johnson, de Janis Martin, de Katie Webster, de Jackie Johnson, deGeorgia Gibbs (et son fabuleux « Great Balls of fire »), d’Yvonne Lime (petite camarade de jeu d’Elvis en 1957) ont vu leur renommée confinée à une poignée d’Etats américains ? Ces étoiles filantes du rock’n’roll féminin sont réunies sur le CD Rockabilly queens, Hot boppin’ girls. Toutes sur un seul CD, c’est dire !

On veut des vamps, pas des rockeuses

Certaines rockeuses qui avaient du coffre, de… beaux poumons, dirons-nous, ont rapidement quitté le monde du rock’n’roll, trop fermé, pour exposer leurs talents naturels dans les pages centrales des revues de charme. Mamie van Doren, véritable sex symbol, a préféré faire du cinéma. Il a fallu attendre des décennies pour qu’on publie des CD de ses vieux disques de rock des années 50. Jayne Mansfield, surnommée « Le Buste » (est-il besoin d’expliquer pourquoi ?) était accompagnée à la guitare par Jimi Hendrix sur son 45 tours de 1965, « As the clouds drift by ». Et lorsqu’elles n’étaient pas assez belles pour se déshabiller dans les journaux de charme, elles abandonnaient le rock’n’roll au profit de la country.

Patsy Cline

Virginia Patterson Hensley dite Patsy Cline (1932-1963), dès son premier 45 tours pour la firme Decca, « Stop, look and listen », flirte avec le rock’n’roll. Elle a ensuite excellé dans la country, musique qui, à l’époque, est complètement passée à côté des Européens. Même sans ce fichu accident d’avion qui mit fin à sa carrière, il y a de grandes chances qu’elle aurait continué à nous charmer avec des ballades comme son fabuleux « Crazy », composé par Willie Nelson, seul titre d’elle qu’ici nous connaissons. Pourtant, au cours de sa courte carrière, elle avait enregistré une cinquantaine de chansons…

On fit taire le sexe faible.

Et pas qu’aux Etats-Unis : en France, lorsque Magali Noël, muse de Vian, s’avisa de faire swinguer les paroles de Boris, leur « Fais-moi mal, Johnny » (1956) fut interdit à la radio car jugé trop osé ; il fallut attendre sa réutilisation en 1959 dans la B.O. du film Le Fauve est lâché pour découvrir le titre. Gainsbourg pouvait bien se permettre de chanter à Birkin Je vais et je viens / Entre tes reins… il était un homme, libre de chanter ce qu’il voulait. Les filles, ça leur prendrait encore un sacré temps avant que les Spice Girls décrètent le Girl power, nouveau mode de pensée féministe selon lequel, dixit Wikipedia, « une femme peut être indépendante et libérée tout en s'habillant de manière sensuelle, ou même sans s'habiller du tout ».Sans s'habiller du tout… Chiche ! A force de patience et de détermination, en 2010 enfin, Erykah Badu pouvait se dénuder intégralement au long d’un clip, « Window seat ». Certes les seins et le sexe étaient floutés, mais quand même, on avance, on avance !