Les disques pirates... On en parle ouvertement depuis 1969, mais la piraterie musicale avait commencé bien avant. Déjà, en1909, le Congrès américain légiférait pour réprimer la prolifération de partitions musicales vendues à la sauvette. Il avait un train de retard : les disques pirates existaient déjà, et c'était eux, le véritable danger ! Aujourd'hui c'est Hadopi qui tente de remettre de l'ordre dans une bataille que beaucoup considèrent comme perdue d'avance.

Les enregistrements pirates existent depuis la fin du XIXe siècle

A l'époque, un bibliothécaire new -yorkais, Lionel Mapleson, enregistrait les prestations du Metropolitan Opera en dissimulant sur la scène un phonographe Edison ainsi qu'un pavillon. Trente ans plus tard (1929), dans le magazine américain Variety, on applique pour la première fois le terme de "bootleg" (produit de contrebande) au monde du disque. Mais le phénomène reste encore sporadique. En pleine prohibition, on traque moins les bootleggers du disque que les moonshiners.

Le premier label de disques pirates est lancé en 1950

C'est celui de Dante Bolletino, Jolly Roger Records, et spécialisé dans la réédition d’antiques 78 tours de jazz et de blues totalement introuvables déjà bien avant la guerre. Bolletino a l'honnêteté de ne pas faire semblant d'ignorer la loi, puisque Jolly Roger est le surnom des pirates. S'il s'était contenté de publier les enregistrements d'artistes oubliés ou inconnus, sans doute aurait-il pu continuer à "pirater" tranquillement encore quelques années. Mais il avait choisi de faire figurer à son catalogue certains enregistrements de Louis Armstrong. Là, c'était trop ! Son action ne fut toutefois pas inutile, puisque, après sa condamnation, les maisons de disques se mirent à rééditer les raretés de jazz et de blues négligées jusqu'alors.

Du titre rare au titre inédit, il n'y avait plus qu'un pas à franchir.

Ce sera fait vingt ans plus tard (1969) avec la publication de "Great White Wonder", un double 33 tours constitué d'enregistrements inédits de Bob Dylan. Après cette première victime, Beatles, Rolling Stones, Pink Floyd et des dizaines d'artistes pop-rock virent leurs archives passées au crible. Et il y avait de la matière car parmi tout ce que produit un artiste, en studio ou sur scène, il est tenu de choisir, en collaboration avec sa maison de disque, ce qui verra le jour sur disque et sera ainsi donné en pâture à ses admirateurs. Le bootlegger complète cette tâche, en publiant, illégalement il est vrai, ce que l'artiste aurait voulu garder privé. Le problème n'est pas nouveau…

Shakespeare n'avait jamais autorisé la publication de ses œuvres…

Il considérait que ses pièces étaient strictement limitées à l'usage de la scène et n'avaient pas à se retrouver écrites ou imprimées dans les mains d'autres que ses interprètes. En conséquence, il n'aurait dû exister de chaque pièce que les fascicules officiels, agréés par l'auteur, à l'usage des acteurs. Et pourtant il en circulait des copies pirates, réalisées à partir des répliques notées à la va-vite par des spectateurs lors d'une représentation. Aucune différence, finalement, avec les bootlegs des années 70 enregistrés clandestinement sur mini-cassette à la faveur d'un concert ou avec les millions de chansons compressées au format MP3 qui circulent chaque jour sur la toile.

Qu’entend-on par « pirate » ?

Il existe deux sortes de disques pirates, très différents l'un de l'autre, au moins dans l'esprit. Il faut, en effet, nettement distinguer le bootleg, qui offre des enregistrements inédits à des amateurs considérés comme collectionneurs avides, et donc, par définition, s’adresse en permanence à un public relativement restreint, et le counterfeit ("contrefait") qui n'est, ni plus ni moins que le fruit d'une industrie parasite

Le cas épineux du disque semi-légal

A mi-chemin entre le bootleg et le counterfeit se situe une catégorie de disques qui se révèle parfois bien attractive pour le collectionneur ou le simple amateur : il s'agit du disque de pressage local (national ou régional). Quelques exemples ? Un album de Cat Stevens imprimé en Californie et dont la pochette est différente du reste du monde... La série de "Little White Wonder" de Bob Dylan publiés en Italie dans de somptueuses pochettes : grâce à une particularité de la loi italienne, ce pays pouvait légalement offrir au public des enregistrements considérés comme pirates dans tous les autres pays. De la même manière, on pouvait, en 1975, acheter tout à fait légalement Donovan canta Donovan en Espagne, sur le label Gramusic car cette maison de disque était sous licence Joker, puissante compagnie italienne... alors qu'exactement le même disque était pirate aux USA (sous le titre de The Reedy River, publié par la célèbre firme TMQ).

Inutile de dire que les Italiens ne se sont pas privés du plaisir d'exporter ces curiosités !

Même cas de figure en Hollande : en versant les taxes de reproduction sonore à la STEMRA, les autorités n'étaient pas trop regardantes quant à savoir le nom de l'interprète ou bien à vérifier si les titres utilisés étaient libres de droit ; c'est ainsi que, pendant un an ou deux, la Hollande toléra l'existence de disques semi-pirates de Ten Years After, Yes, Crosby and Nash ou Jimi Hendrix. Sky High, célèbre séance d'enregistrement informelle regroupant Jimi Hendrix et Jim Morrison, sortit semi-légalement sur le label Sky Dog alors que le même disque, publié un an plus tôt en Grande-Bretagne, y avait été pourchassé (Les disques Sky Dog ne resteront pas longtemps clandestins : après un deuxième semi-pirate, Evil Mothers du Velvet Underground, la firme aura pignon sur rue grâce à d'excellentes publications d'enregistrements rares des Flaming Groovies et du M.C.5 ainsi que Metallic K.O., album d'Iggy Pop and the Stooges comprenant des bandes jusqu'alors inédites).

Ces actes de piraterie s'appliquèrent aussi au "petit format"

C'est ainsi que l'on appelle, en France, les partitions musicales avec paroles et musique, les "feuilles" vendues par les musiciens des rues. Aux Etats-Unis, c'est déjà la Mafia qui tente de mettre la main sur ce marché juteux avant de s'emparer, quelques années plus tard, du monde du disque et du juke-box (en règle générale, toute forme de machine à sous présente un fabuleux intérêt pour la pieuvre d'origine sicilienne). En 1930, notamment, était arrêté à Chicago le jeune Jack Rubenstein (il n'a que 19 ans), qui organisait un trafic de partitions musicales pirates. Il fut condamné à trente jours de prison, peine qu'il accomplit intégralement car, respectant la loi du Milieu, il refusa d'indiquer au juge qui se cachait derrière cette affaire. Trente-trois ans plus tard, Rubenstein, qui n'a jamais trahi la Mafia, a changé de patronyme ; il se fait désormais appeler Jack Ruby. Il restera tristement célèbre dans l'histoire des Etats-Unis comme l'homme qui abattit Lee Harvey Oswald, le présumé assassin du président Kennedy.

Le pirate ne paie aucun droit d’auteur aux artistes dont il exploite les œuvres.

L’artiste n’est pas le seul lésé dans l’histoire : il faut penser aux syndicats de musiciens, aux éditeurs, aux grossistes et aux disquaires qui refusent de vendre des disques pirates et qui doivent supporter la concurrence déloyale de ceux qui vendent moins cher les copies illicites des mêmes disques que ceux qu’ils proposent.

Mais... le piratage est-il le seul responsable de l’effondrement du marché du disque, annoncé dès 1970 et devenu une réalité 35 ans plus tard ? Car entre-temps avait été inventé le CD, peut-être le pire ennemi du disque !