
- Femme au jardin 1866 - google
Soixante-quatorze tableaux impressionnistes français, parmi d'autres joyaux enfouis, auréolés de mystère, sont gardés dans les réserves de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Les œuvres «objets de soins attentifs», exposées par le musée pour la première fois en 1995, apparaissent au spectateur dans toute leur fraîcheur et donnent l’impression d’avoir été peintes récemment, n’ayant subi aucune exposition, toujours responsable de nuisances. Inaccessibles aux chercheurs, jamais reproduites elles sont méconnues; parmi les tableaux de Cézanne, Degas, Pissaro, Renoir, Gauguin, Van Gogh, Toulouse Lautrec… des toiles de Monet qui appartenaient précédemment à la collection Otto Krebs, Holzdorf et Alice Meyer, Berlin.
L’eau et ses reflets
Monet plante son chevalet au bord de l'eau; dans La Seine à Rouen (1872) les bateaux amarrés, les maisons le long des quais, les collines, au loin la silhouette de la cathédrale, laissent un premier plan dégagé pour donner la place de choix au vrai sujet du tableau: l’eau et ses reflets. La fusion des motifs urbains, aquatiques et végétaux se fait grâce à l’application d’un même traitement pictural, fluide et fait de larges coups de pinceau, pour une touche non délimitée par un contour.
Ce fondu de couleurs et de formes est rigoureusement cadré par une composition axée sur une oblique qui la structure, ouverte à gauche, balisée et fermée à droite par le feuillage virevoltant des arbres qui chapeaute le tout. C’est une belle journée ensoleillée, les reflets évanescents de l’eau répondent aux jeux d’ombres et de lumière qu’un contrepoint de noirs grisés et de bruns, choisis pour les embarcations et les feuilles des arbres, vient souligner.
Monet dort sur son bateau atelier et y passe des heures à peindre ce que la nature lui offre de changeant et de fugitif, et aussi ce qu’elle a d’immuable et de permanent. Dans La Seine à Asnières (1873) il superpose des plans horizontaux: un morceau de quai au premier plan où se trouvent le peintre et le spectateur, suivent le plan de l’eau et l'alignement des berges avec leurs petites maisons à pignons laissant au ciel un rôle restreint. La lumière dorée du soir sur l’eau miroitante, contrastée par les reflets colorés et les ombres parallélépipédiques d’une péniche imposante, concentre toute l’attention du peintre.
Le paysage soumis au temps
Le Grand Quai au Havre est présenté, avant de disparaître pendant des décennies, en 1874 à la première exposition de la Société anonyme des Artistes avec trois autres toiles de Monet dont Impression, Soleil levant qui est accueillie avec force critiques; elle allait donner son nom au plus important mouvement artistique de la fin du XIXe siècle. Le même thème paysagiste est traité dans les deux œuvres, la vie trépidante du port du Havre en pleine activité pour la première et le calme revenu des petits matins pour la seconde.
La composition du premier tableau est soutenue par un réseau de verticales et d’horizontales croisées que constituent les cheminées, les mâts des bateaux et les façades des baraques de fret. Peinte au même endroit, deux ans plus tôt, lors de brumes matinales, la seconde toile avec son soleil rougeoyant et la totale fusion des formes porte atteinte, selon le public, à la représentation du paysage qui n’est plus qu’atmosphère et tache de couleurs.
Un commentaire paru dans les Beaux Arts illustrés du 23 avril 1877 accuse Monet de: «la plus profonde ignorance du dessin, de la composition et du coloris. Quand les enfants s’amusent avec du papier et des couleurs, ils font mieux».
Les jardins de Monet annonciateurs des Nymphéas
Femme dans le jardin (1876) est une œuvre autobiographique presque intimiste; Monet peint sa maison à Argenteuil, son jardin et sa pelouse, sa femme Camille qui se perd dans les mouvances colorées du tableau. La végétation sauvage et touffue du Jardin signale l’omniprésence de la nature. Le peintre, accompagné de son ami A. Renoir, rencontrera, plus tard, une nature puissamment exotique sur la riviera italienne où il peint une cinquantaine de paysages dont Le jardin à Bordighera, effet du matin (1884), où il mêle au dépaysement le ravissement.
«Un jardin comme cela ne ressemble à rien, c'est de la pure féerie, toutes les plantes du monde poussent là en pleine terre et sans paraître soignées: c'est un fouillis de toutes les variétés de palmiers, toutes les espèces d’oranges et de mandarines... Cet éclat, cette lumière féerique…tout est gorge de pigeon et flamme de punch». La présentation frontale des jardins, leur exubérance colorée et la touche légère annoncent Les Nymphéas.
Les conditions de l’appropriation des œuvres de Monet sauvegardées au musée de l’Ermitage, l’absence de sources historiques les concernant, leur manque de référencement dans les catalogues ont nécessité le rapprochement de ces dernières avec celles déjà connues pour éviter toute contestation sur leur authenticité. La qualité de la touche et la gamme colorée ont servi d’indices autant que la composition et le style pour ces chefs-d’œuvre inconnus disparus pendant la Seconde Guerre mondiale.
