
- Jardins de Ninive - Sébastien Polet
Les descriptions des jardins suspendus de Babylone par les écrivains anciens sont sujettes à caution. En effet, Diodore de Sicile, Strabon et Quinte-Curce, les trois seuls auteurs antiques à décrire les célèbres jardins, ne se rendirent jamais à Babylone. Quant aux écrivains grecs qui visitèrent Babylone, Hérodote, Ctésias de Cnide et Xénophon d’Athènes, ils ne mentionnèrent pas le monument! Aucun texte babylonien n’évoque les jardins. Aucune trace archéologique de leur existence n'a été mise au jour à Babylone. Enfin, ils ne furent jamais représentés en bas-reliefs à Babylone. Toutes ces données laissent à penser que les jardins suspendus ne furent qu’un mythe. Pourtant, l’histoire n’est pas aussi simple. Deux hypothèses existent à propos de leur localisation.
Les jardins de Sennachérib à Ninive
En 689 avant notre ère, le roi assyrien d’Assur et de Babylone, Sennachérib, rasa Babylone. Il fit transporter les statues des dieux dans sa capitale, Ninive (nord de l'Iraq). Cette cité abrita ainsi, pendant quelques années, les divinités de Babylone. A Ninive, il fit construire d’immenses jardins dans ses palais! Dans les tablettes d’argile de sa bibliothèque, il évoquait ce lieu comme «un palais qui n’a pas de rival» et «une merveille pour tout le monde». Ses jardins furent bâtis sur des terrasses. Pour y amener l’eau, des «vis d’Archimède» (400 ans avant Archimède…) furent employées. Cela correspond parfaitement à la description des jardins babyloniens rapportée par Strabon! Un bas-relief montrant ces jardins fut mis au jour dans l’un des palais de Ninive. Il est donc fort probable que les jardins suspendus de Babylone étaient en réalité à Ninive. Cela permet de comprendre pourquoi les visiteurs grecs de Babylone ne les virent pas!
Les paradis persans
La seconde hypothèse les situe bien à Babylone. Ils auraient été construits durant la période perse (VIe siècle avant notre ère) à la demande du roi. Les rois des rois obligeaient alors leurs gouverneurs régionaux à bâtir des jardins dans les capitales régionales. On les nommait des «paradis». Ce terme vient du vieux-perse Paradaida, qui signifie plantations, terres cultivées, jardins et vergers. Il fut également utilisé pour décrire le paradis biblique, le «jardin d’Eden». Les rois et les satrapes perses veillaient donc à entretenir et développer ces paradis dans leurs principales cités. Xénophon évoqua ceux du roi Cyrus l’Ancien: «il veille à ce qu’on y trouve de ces jardins appelés "paradis", remplis de tout ce que la terre a coutume de produire de beau et de bon» (Economique, IV, 13.). L’historien Arrien de Nicomédie (IIe siècle de notre ère) s’intéressa aux jardins de Pasargades, l’une des capitales perses (Iran occidental): «le pays est couvert d’herbages, de fraîches prairies, de nombreuses vignes et de toutes espèces d’arbres fruitiers, sauf l’olivier. Des paradis de toutes sortes y fleurissent, des fleuves limpides et des eaux dormantes l’arrosent; elle nourrit toutes les espèces d’oiseaux qui vivent autour des fleuves ou au bord de l’eau, les chevaux, les bêtes de somme, on y trouve beaucoup de forêts et de gibier».
Les Grecs et les paradis perses
Les Grecs connaissaient bien ces paradis, ainsi, le stratège athénien Alcibiade visita celui du satrape Tissapherne à Sardes: «le plus beau [le paradis du satrape Tissapherne], à la fois par ses pelouses et ses eaux rafraîchissantes, par ses retraites et ses pavillons aménagés dans un luxe inouï et royal» (Plutarque, Alcibiade, 24, 7). Xénophon montra l’intérêt de Lysandre pour ces jardins: «Lysandre admirait comme les arbres en étaient beau [ceux du paradis de Cyrus le jeune à Sardes], plantés à égale distance, les rangées droites, comme tout était ordonné selon une belle proportion géométrique, comme tant d’agréables parfums les accompagnaient dans leur promenade. Rempli d’admiration, Lysandre s’écrie: «Vraiment, Cyrus, je suis émerveillé de toutes ces beautés, mais j’admire encore davantage celui qui t’a dessiné et arrangé tout ce jardin.» Charmé d’entendre ces paroles, Cyrus répond: «Eh bien, c’est moi qui ai tout dessiné et arrangé, et il y a même des arbres, ajoute-t-il, que j’ai plantés moi-même» (Economique, IV, 20-25)».
Les Grecs étaient donc habitués à ces paradis. Il est pratiquement certain qu’il existait un paradis pour le satrape à Babylone. Les archéologues le retrouveront peut-être un jour dans les vestiges de la cité. Si Xénophon, Hérodote ou Ctésias de Cnide ne mentionnent pas le paradis de Babylone, c’est probablement parce que ce type de construction était normal pour eux. Ils ne décrivaient pas les paradis de chaque cité qu’ils visitaient. Pour eux, les principales curiosités de Babylone étaient les murailles et la grande ziggurat, la fameuse tour de Babel.
Il est aujourd’hui imprudent de trancher entre les deux hypothèses. Il est possible que les jardins suspendus aient été créés au IIIer siècle avant notre ère, lors de l’élaboration de la liste des sept merveilles du monde à Alexandrie.
