Les Impudents, 1943, le premier roman de Marguerite Duras

Marguerite Duras, écrivain français du 20e siècle - Google Images
Marguerite Duras, écrivain français du 20e siècle - Google Images
Le premier texte d'un grand écrivain est toujours intéressant. Encore maladroit, il recèle pourtant - en germes - beaucoup des éléments de l'œuvre à venir.

Sa famille Taneran (titre initial des Impudents), Marguerite Duras l'a longtemps reniée ; faisant remonter les débuts de sa bibliographie à Moderato cantabile – paru quinze ans plus tard. Dans une émission radiophonique de 1967, la romancière déclare même à José Pivin qu'elle tient son coup d'essai littéraire pour un « très mauvais » livre.

C'est vrai qu'avec Les Impudents, on est encore loin de la “musica” durassienne et de la prose incantatoire de Hiroshima mon amour, qui deviendra la marque de fabrique de l'auteure confirmée. Pour autant, ce “brouillon” est-il dénué d'intérêt ? Non, car tout y est en gestation pour qui s'intéresse à son univers : l'empire de la famille sur les êtres, la passion mortifère, l'ennui et la fatigue d'une humanité mortellement désœuvrée, le questionnement existentiel. Autant de thématiques lancinantes qui – changées en obsessions – feront la “griffe” Duras.

Taneran / Donnadieu : famille fictive versus famille réelle

Étrangement, la famille Taneran a la même physionomie que la famille Donnadieu – celle de Marguerite que le lecteur retrouvera dans les récits autobiographiques ultérieurs. Deux frères et une sœur, donc. L'un d'entre eux tyrannique, à la séduction diabolique – Jacques ; l'autre oisif et effacé – Henri – sous la coupe de l'aîné. Et puis, entre les deux, Maud, la jeune fille fleur bleue en recherche d'elle-même sur laquelle se focalise le récit.

Jacques Taneran, à sa manière, préfigure le despotique Pierre Donnadieu de L'Amant à qui tout est dû et qui s'approprie tout par la violence : « Dans le voisinage de son frère se faisaient et se défaisaient constamment des passions, et toujours quelqu'un y était absorbé. » Le jeune Henri, lui, annoncerait le naïf Paul, terrorisé par le premier. Quant à Maud, elle pourrait bien être le double de Duras elle-même, la future Suzanne du Barrage en quête de l'amour absolu. Bref, la fatalité du triangle familial qui hantera l'ensemble de son œuvre est d'ores et déjà mise en place.

Reste la mère, personnage central du roman – même si ce n'est pas immédiatement évident. Comme la pasionaria du Barrage, flouée par le système colonialiste, Mme Grant – du nom de son premier époux – s'épuise à redonner vie à la propriété familiale d'Udéran, cette « terre désolée ». Telle la mère de Duras – dont elle porte le prénom (Marie) – qui se tua à tenter de rendre fertile la concession insalubre que lui avait allouée l'administration indochinoise. Une mère dont le véritable amour est son fils aîné, qu'elle ne se cache pas de préférer aux autres : ce que Marguerite ne cessera de reprocher à sa propre mère... Et le père dans tout ça ?

Le père : une aussi longue absence

L'une des rares subversions des Impudents est de nous présenter une “famille recomposée” avant l'heure. Car M. Taneran n'est pas le père biologique des enfants Grant, celui-ci étant mort très tôt. Ce père de substitution, quelle image nous en donne Duras ? Celle d'un homme absent, sans épaisseur psychologique. À peine évoqué dans la première partie du roman, puis totalement évincé de la deuxième – centrée sur les autres membres du clan.

On sait que l'œuvre durassienne fait la part belle aux femmes, même défaites. L'homme, s'il n'est pas objet de fantasme, y est donné à voir – le plus souvent – comme un être faible ; réduit au cri du vice-consul ou à l'attente insupportable de Monsieur Andesmas.

Pourtant, Les Impudents sont très fortement ancrés – géographiquement – dans le Lot-et-Garonne, minutieusement décrit (ce que la romancière ne fera plus par la suite). Cette région de Duras dont était originaire le propre père de l'écrivain, décédé quand elle était toute petite (comme le père Grant) et dont elle a choisi le nom pour pseudonyme littéraire, c'est-à-dire ce qui fonde son identité de plume – la seule qui vaille à ses yeux.

Après avoir violemment rejeté le patronyme Donnadieu – si lourd de sens –, la voilà qui rend, dans son premier texte, un hommage appuyé au pays de celui dont elle prétend n'avoir jamais manqué. Il y a là un paradoxe tout durassien qu'il vaut mieux ne pas essayer d'éclaircir...

Maud Grant, une ébauche des héroïnes durassiennes à venir

Figure centrale des Impudents, Maud représente cette génération de jeunes filles françaises qui – il n'y a pas 70 ans – tombaient enceintes sans l'avoir désiré et devaient – sans le choisir non plus – épouser l'homme qui les avait engrossées pour ne pas subir la honte de devenir “fille-mère” (comme on disait alors). C'était l'époque où concevoir un enfant hors mariage était vécu comme un déshonneur pour l'ensemble de la famille. Mais ce qui pouvait choquer, à ce moment-là, n'est plus du tout scandaleux aujourd'hui. L'attrait du personnage, pour le lecteur contemporain, réside donc ailleurs.

Ce qui fait le réel intérêt de Maud, à la « tête remplie de vertiges », est qu'elle annonce – sans être aussi extrême – les figures féminines majeures qui incarneront la conception durassienne de l'existence, faite en partie d'absence à soi-même, encore en maturation dans Les Impudents.

Maud Grant, comme la Francine Veyrenattes de La Vie tranquille, traverse – dans son jeune âge – une crise existentielle forte. Dénuée de sens, sa vie lui semble une coquille vide qu'aucun événement extérieur ne parvient à remplir : ni son premier amour, ni même sa grossesse. Transparente aux yeux des autres, Maud perçoit sa médiocrité de manière aiguë : « Elle se dévêtait dans le noir, vite et sans bruit, afin que son existence oubliée, aussi insignifiante qu'une épave en pleine mer, ne fût rappelée à personne. »

Elle éprouve un dégoût de la vie, sans cause apparente, un détachement abyssal, une sorte d'anesthésie qui caractérisent aussi la féminité durassienne. Indifférente à l'égard du monde, souvent cruelle, elle traverse la vie sans avoir prise sur rien. Son évanouissement inexpliqué, à la moitié du roman, traduit un vertige intérieur d'ordre métaphysique qui annonce celui de Lol V. Stein après le bal de T. Beach. À cette différence près que Lola saura se métamorphoser pour aller plus loin. Dépossédée d'elle-même, elle vivra le bonheur dans cette dépossession même.

Toutes les citations de cet article sont extraites de Marguerite Duras, Les Impudents, Éditions Plon, 1943

Pour poursuivre : un article sur le 2e roman de Marguerite Duras

L'auteur, Rodolphe Kobuszewski

Rodolphe Kobuszewski - Passionné par l'écriture depuis longtemps et par tout ce qui touche à la culture en général, je suis ...

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Commentaires

11 sept. 2010 21:12
Diane Ajina :
Bravo.
1 Commentaire:
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