Mal apprécié et taxé d'être un "roman désagréable" à sa sortie en 1847, il est vrai que les Hauts de Hurlevent ne ressemblent en rien aux romans du début de l’époque victorienne, pensons à Oliver Twist (1837-1839) ou à The Old Curiosity Shop (1840 – 1841) de Dickens.

Les Hauts de Hurlevent néanmoins n'en finissent pas de séduire lecteurs, chanteurs, auteurs, réalisateurs et acteurs. Ce chef d'oeuvre littéraire est l'un des plus lus, commentés, étudiés au monde, et c'est en partie à sa structure narrative unique qu'il le doit.

Etude de la structure narrative des Hauts de Hurlevent : des poupées russes à l'infini

Si Emily Brontë, à la manière d'une Jane Austen qui va se faire la complice de ses lecteurs en riant d'un personnage qu'elle a créé, propose comme premier narrateur de son roman un visiteur borné très victorien, Lockwood, elle a su créer un jeu de narration enchâssées les unes dans les autres qui protègent tout en mettant en valeur l'histoire singulière qu'elle a tissée. Sa maitrise narrative est exemplaire, et c'est précisément ce qui rend l'adaptation des Hauts de Hurlevent au cinéma très délicate.

Après le narrateur borné, Emily nous fait connaitre son récit par la seconde narratrice de la structure en "poupées russes", Nelly Dean, on ne peut plus familière, familiale, elle est la servante de la famille. La narration de Nelly représente donc le second écran protégeant et dévoilant l'infini, dans la poétique de l'absolu qu'Emily Brontë met en scène dans son roman. Jamais narrateur plus borné n'a existé que Lockwood, notre visiteur victorien, et c'est Nelly Dean, servante au grand coeur mais simple, au solide bon sens bien incarné et trop humaine, qui lui raconte l'absolu...

Le sens de la structure narrative : dévoiler en masquant, protéger en manifestant

Emily Bronte n’est jamais à cours de desseins pour protéger et révéler l’absolu : en dehors de ces narrateurs bien étroits dont nous venons de parler, les manifestations de l’infini vont prendre la forme de rêves, d’apparitions, et de personnages inquiétants. Le roman peut rappeler certains éléments des romans gothiques dont l’époque pré-victorienne était friande, comme ceux d’Ann Radcliffe, The Mysteries of Udolpho (1794) ou encore le chef d'oeuvre de Lewis, The Monk (1796).

Tous ces éléments seront rapportés seulement par des narrateurs, et non pas racontés en récit directs comme dans Udolpho d'Ann Radcliffe, ce qui ne fait qu'ajouter à l'inquiétante étrangeté croissante que ressent le lecteur des Hauts de Hurlevent devant le récit.

Pourquoi toutes ces précautions, tous ces double-jeux de narrateurs étroits ? Pourquoi ce retrait, et ces évocations indirectes de l’infini, de l’absolu ?

La polyphonie des voix humaines : l'une des caractéristiques des Hauts de Hurlevent

Emily a choisi dans son unique roman d’adopter la polyphonie du langage humain pour manifester les limites du langage à exprimer l’infini. Dans le roman, chaque voix narrative est immédiatement reconnaissable : patois emprunt de pharisaisme et de superstition du serviteur Joseph, bon sens et respect des conventions de Nelly la servante terre-à-terre, pédantisme ironiquement mis en valeur et étroitesse d’esprit de Lockwood, le narrateur très victorien, voix sauvage et impétueuse de Catherine : toutes les voix narratives s'unissent pour donner leur version du récit qui touche, qui frôle, qui effleure l'infini.

Le lecteur est obligé de percevoir les partis pris, les filtres de perception et de narration de chacun des personnages. Jamais Emily Brontë ne se risque à narrer directement le récit, jamais elle ne court le risque du prosaique et de la simplicité. Ces mises en abimes polyphoniques sont l'un des éléments de la poétique de l’infini chez Emily Brontë. Le contraste entre l’absolu et la finitude des discours des différents personnages ne peut que rehausser l’infinie beauté des thématiques qu’elle aborde. Le "clos", sous ses différentes formes, spatiales, temporelles, conventionnelles, narratives, poétiques, est bien la figure poétique subtile dont Emily se sert pour dire l’ineffable infini.