Corps désorganisés, objets incongrus, erreurs chronologiques, spatiales ou scientifiques : de nombreux tableaux semblent le fruit d’erreurs de leurs auteurs. Sont-elles volontaires ? Le plus souvent oui, parce que l’artiste veut nous dire quelque chose, expliquent Christiane Lavaquerie-Klein et Laurence Paix-Rusterholtz dans un beau livre, qui nous fait parcourir l’histoire de la peinture d’une façon très originale, amusante et enrichissante. Elles se sont penchées sur 34 chefs d’œuvres qu’elles nous apprennent à lire.

Chaque tableau, reproduit le plus souvent sur une double page, est analysé : l’erreur, sa cause ou l’intention qui y préside. Des compléments d’informations sur le peintre, son œuvre ou sur une autre peinture qui présente le même type d’erreur sont proposés en regard.

Prenons quelques exemples

L’objet incongru

Dans le tableau de Jan Van Eyck, « Les époux Arnolfini », un détail peut étonner : pourquoi une bougie est-elle allumée alors qu’on est en plein jour ? Cette bougie, expliquent les auteurs, a une double symbolique,

  • religieuse : elle rappelle la lumière de la foi,
  • profane : elle se consume, évoquant la fugacité de la vie humaine et appelant à une vie droite.
D’autres objets présents dans cette oeuvre peuvent également être vus sous l’angle religieux ou profane que nous décryptent les auteurs de façon passionnante. Elles nous expliquent également les mystères de ce portrait dont on ne sait pas s’il représente vraiment les époux Arnolfini.

L’anachronisme

  • Une procession ou une Adoration des Mages dans laquelle, ces derniers sont en costumes du XIVè siècle, contemporains du peintre (Benozzo Gossoli pour le tableau analysé et Jean Fouquet pour l’Adoration des Mages présenté en complément du propos) ;
  • un Massacre des Innocents perpétré par des soldats sous l’uniforme des Habsbourg (Pieter Brueghel).
Dans un cas, le peintre veut glorifier les commanditaires du tableau ou les Princes qui gouvernent. Dans l’autre, il souligne l’identité entre le massacre commandité par Hérode et le martyre que vit un peuple sous la domination d’une puissance étrangère.

Les auteurs soulignent également une autre intention à l’origine de l’’anachronisme dans des scènes religieuses : signifier la pérennité de la foi.

Choc des continents ?

Face à « La chasse au tigre » de Rubens on peut se gloser : le peintre n’y connaissait rien, il place ensemble tigre, panthère et lion vivant sur des continents différents! De même, Albert Eckout peint dans un décor amazonien un zèbre et un rhinocéros (Le cheval rayé – 1690). A l’époque, la mode était à l’exotisme. « Ce qui fascine le maître baroque… est bien moins la vérité scientifique que l’exubérance des couleurs et l’énergie des combats… ».

D’Ingres à Picasso, des morphologies improbables

L’Odalisque d’Ingres n’aurait pas tenu debout : son dos est trop long, elle a des vertèbres en trop….. Ne parlons pas des femmes de Picasso dont on voit le visage à la fois de face et de profil, de la main de Chagall à sept doigts. Certains peintres ont vraiment pris des libertés avec la morphologie. Pour les auteurs du livre, les raisons en sont multiples.

  • Ingres disait que s’il avait voulu étudier l’anatomie, il ne se serait pas fait peintre. La beauté de son Odalisque vient de l’allongement de son corps et de ses membres. Le peintre s’affranchit du réalisme anatomique pour exprimer «la distance qui [la] sépare de ce monde trivial».Tout à son propos, il ne s’est pas attaché à la véracité technique du modèle.
  • De « L’autoportrait aux sept doigts » de Chagall, les auteurs disent qu’il est « un concentré de la vie » de l’artiste. Il y a placé des images de Paris, de sa Russie natale, mais ces sept doigts ? Chagall a lui-même expliqué avoir voulu introduire « …un élément fantastique à côté d’éléments réalistes. La dissonance ajoute à l’effet psychique » Pour Christiane Lavaquerie-Klein et Laurence Paix-Rusterholtz, il s’agit également d’un symbole, le chiffre 7 était un signe fétiche pour Chagall, et un chiffre symbolique dans le judaïsme. Cet autoportrait est « une joyeuse synthèse de ses états d’âme et de son questionnement d’artiste »
  • Quant à Picasso, avec le portrait de Marie-Thérèse Walter, « Femme couchée lisant »dont il a peint le visage à la fois de profil et de face, comme avec tant d’autres femmes au corps « désorganisé », il veut montrer les différentes facettes d’un même personnage.

Voir différemment

Du XVè au XXè siècle, nous apprenons au travers de ce livre à porter un œil différent sur les œuvres, à entreprendre une démarche originale face à des peintures souvent très connues.

On peut virtuellement feuilleter le livre sur le site de l'éditeur :

Les Erreurs dans la peinture ,Christiane Lavaquerie-Klein et Laurence Paix-Rusterholtz - Editions Courtes et Longues - 2011