Carthage et Cyrène se sont affrontées, à certains moments de leur histoire, pour imposer leur contrôle sur les territoires de la côte africaine et surtout pour avoir le contrôle des voies caravanières transsahariennes qui y débouchaient. C'est dans ce contexte que fut élaborée la légende des frères Philènes, sans doute dans la cité grecque de Cyrène (SOLIN, XXVII, 8). En effet, l’organisation d’une course pour fixer des limites de cités et régler un différent apparait plusieurs fois dans la littérature grecque, mais semble étrangère à la culture punique.
La légende fut sans doute formée au cours du IIIe s. av. n. ère, dans le contexte qui suivit la guerre d'Agathocle contre Carthage. Cyrène (dirigée par Ophellas, gouverneur ptolémaïque) avait soutenu Agathocle. Au terme du conflit, dans lequel Ophellas trouva la mort, il fallut probablement revoir la fixation des frontières.
Salluste
L’historien romain Salluste, protégé de César, fut gouverneur d’Afrique, malgré son incompétence dans ce domaine. Sa carrière politique prit fin prématurément avec la mort de son protecteur et il rédigea des ouvrages historiques, dont un récit dans lequel il raconte la guerre qui opposa Rome au prince numide Jugurtha.
C’est dans ce texte qu’il fait une digression pour raconter la légende du sacrifice des frères Philènes, héros carthaginois.
Le récit de la légende
Selon Salluste (Guerre de Jugurtha, LXXIX), Carthage et Cyrène profitèrent d’une trêve pour établir un traité. Lors d’un jour fixé de commun accord, chacune des deux villes a envoyé deux représentants, qui partirent de leur patrie en direction du désert de la Grande Syrte, qui séparait Carthage et Cyrène. Il fut décidé que le point auquel ils se rencontreraient serait dès lors reconnu comme la frontière entre les deux puissances.
Carthage a envoyé deux frères, portant le nom de Philènes. Malgré les difficultés climatiques, ceux-ci avancèrent beaucoup plus vite que les Grecs de Cyrène. Ces derniers craignant d’être sanctionnés par leur cité pour avoir échoué dans leur mission, accusèrent les représentants de Carthage d’avoir triché, en étant partis de chez eux avant la date prévue. Ils déclarèrent dès lors l’épreuve invalide.
De nouvelles conditions furent donc établies : soit les frères Philènes acceptaient d’être enterrés vivants à l’endroit où ils voulaient fixer la frontière, soit les représentants de Cyrène s’avançaient jusqu’où ils le souhaitaient et pour y être enterrés vifs. Les frères Philènes acceptèrent les nouvelles conditions et firent le sacrifice de leur vie pour Carthage. Ils furent enterrés à l’endroit où ils étaient arrivés.
Les Carthaginois leurs firent élever des autels qui portèrent leurs noms à l’endroit de leur sacrifice, sur la frontière. Et leur décernèrent d’autres honneurs dans la capitale.
Le site libyen
Il n’y a aucune trace des prétendus autels érigés par Carthage dans l’antiquité. Dès cette période, la question de leur existence avait d’ailleurs déjà éveillé des soupçons.
Le monument visible actuellement date de l’occupation italienne en Libye et plus précisément, de l’époque de Mussolini (1937). Il avait pour but de commémorer le voyage en Libye de ce dernier et l’inauguration de la route littorale qu’il avait fait tracée.
C’est le modèle de l’arc, caractéristique par excellence de l’architecture romaine, qui fut choisi pour ce monument en marbre. Il y fut gravé l’hymne à Rome tiré d’un poème d’Horace.
La première mention de l'autel des Philènes apparait dans le traité du Pseudo-Scylax. L’attestation du lieu semble avoir existé indépendamment de la légende et sans doute avant celle-ci. Il s'agit peut-être de l'adaptation en grec d'un toponyme punique.
Bibliographie
DEVILLERS (O.), Les origines de la légende des frères philènes, dans Pomoerium, t. 4, 2000, p. 75- 88.
LARONDE (A.), Cyrène et la Libye hellénistique. Libykai Historiai, Paris, 1987.
LARONDE (A.), Les Phéniciens et la Cyrénaïque jusqu’au IVe siècle av. J.-C., dans Semitica, t. 39/2, 1990, Hommage à Maurice Sznycer, p. 7-12.
MALKIN (I.), Territorialisation mythologique : les ‘Autels de Philènes’ en Cyrénaïque, dans Dialogues d’histoire ancienne, t. 16, 1990, p. 219-229.