
- les années Actuel - le mot et le reste
En 1970, la France roupille. Les évènements qui se sont produits deux avant, au printemps 1968 ont laissés des traces. Surtout auprès d’une jeunesse qui a un peu de mal à s’en remettre et qui attend toujours en vain, ce fameux « Grand Soir » que certains avaient annoncé.
Militantisme ou underground ?
Après 68, la France s’est remise au travail. Chose logique pour les parents, la mort dans l’âme pour leurs enfants. Certains au sein de leur bureau, de leur usine, continue de militer. C’est même assez fou le nombre de mouvements politiques qui ont fait florès depuis les barricades du Quartier Latin : Maoïstes, Trotskystes, Anarchistes, Autonomes…chaque organisation, bien sur, croit détenir la bonne parole. D’autres cependant continuent de penser que le changement de société ne pourra venir que d’une manière radicale. Changer soi même afin de changer le monde. Et ce qui s’est passé aux Etats-Unis et particulièrement à San Francisco entre 1965 et 1969 s’est exporté dans la vieille Europe. Les garçons portent les cheveux longs, les filles des mini jupes, tous prônent l’amour libre, l’éveil des consciences et essaient de réinventer un monde où la liberté serait le maître mot. Et si ce mode de vie est passablement toléré dans les grandes villes (quoique !), en province la jeunesse qui essaie de sortir des sentiers battus, est montrée du doigt.
Citizen Bizot
Jean-François Bizot est ce qu’on appelle, dans cette France de l’après Gaullisme, un fils de famille. Héritier d’une des plus grosses fortunes du pays, Bizot, au lieu de reprendre les affaires de ses parents, va se lancer dans le journalisme et débutera sa carrière à l’Express. Flirtant un tantinet avec les maoïstes (paradoxe flagrant vu qu’il a suivi un cursus scolaire chez les jésuites, à Versailles !), encarté au PSU (l’ancêtre du PS), il va très vite laisser tomber ces dogmes politiques pour s’engager à fonds dans ce phénomène libertaire qui éclate un peu partout. Ses voyages aux Etats-Unis, ses rencontres avec les papes de l’underground (Zappa, Burroughs, Leary…) ainsi que cette nouvelle presse qui éclot avec ces idées nouvelles vont le décider à reproduire la même chose en France. En 1970, il rachète Actuel, journal iconoclaste dont les sorties sont assez aléatoires, pour en faire un vrai magazine qui va parler des sujets qui préoccupent alors les freaks hexagonaux : les communautés, la route, la drogue, mais aussi Actuel va accompagner dès leurs débuts les mouvements pour la lutte des femmes, ceux du droit à l’avortement, de l’écologie, du droit des homosexuels grâce à de vrais dossiers pertinents écrits par des journalistes ultra-compétents. De plus, Actuel est affilié à cette « agence de presse » mondiale qu’est la Free Press, qui consiste à s’échanger des articles entre magazines de tous pays sans payer le moindre copyright ! En 1975, Bizot et son équipe sabordent le journal en prenant pour prétexte légitime d’avoir abordé tous les sujets dont le magazine était devenu le fer de lance de ces années débridées…En cinq ans, Actuel était devenu la référence de la contre-culture en France. Quatre plus tard, Bizot et les mêmes journalistes du début relancent le journal. Toujours en phase avec l’air du temps, cette nouvelle mouture, même si elle est intéressante n’offrira pas les mêmes aspirations que son prestigieux prédécesseur. Toujours à l’affût d’idées nouvelles, Jean-François Bizot reprendra, dès la libéralisation de la bande FM, TSF pour en faire Radio Nova. En septembre 2007, à l’âge de 63 ans, Jean-François Bizot décèdera d’un cancer.
Les années Actuel
Perrine Kervran et Anaïs Kien journalistes à France Culture (elles travaillent, entre autres avec l'équipe de La Fabrique de l'Histoire) ont fait un travail d’historiennes, colossal. Interviewant tous les collaborateurs de Bizot, ceux qui ont vécus les différentes époques/périodes de cette aventure collective, elles signent un livre bougrement intéressant qui nous replonge, le temps de sa lecture (et même après) au cœur de notre jeunesse…Car loin d’être passéiste, ce livre nous rappelle surtout que ce genre de magazine (Actuel), ce genre de personnage extraordinaire (Bizot) font cruellement défaut… actuel-lement…
les années Actuel, contestations rigolardes et aventures modernes Perrine Kervran, Anaïs Kien, 304 pages, édition Le Mot et Le Reste
