
- Le jour de l'ours - JL Lluis - JL Lluis - Editions TintaBlava
Il y a des livres qu’on ouvre presque avec crainte, sinon avec curiosité. La quatrième de couverture interpelle : il sera ici question d’armée, de peur, d’une femme - au nom de servante - exilée pour acte d’immoralité et d’un ours. Etrange, inclassable, l’objet rouge entre les mains fait craindre des morsures et des coups de griffe. Et le contenu tient ses promesses.
Le rideau se lève sur le cauchemar
Lire Le jour de l’ours (paru initialement en catalan aux éditions de la Magrana) c’est accepter de ne pas entrer dans un roman classique et de n’avoir aucune complicité avec son auteur. Presque nue, l’histoire se livre sans aucune pudeur, avec dédain voire mépris pour son sujet et ses personnages. Les mots ne semblent que prétextes et supports. Mais ne vous y fiez pas. Dès le début, ce n’est pas le lecteur qui plonge dans le roman, mais le livre qui investi son lecteur.
"Lorsque Bernadette Bohrer entre dans cette histoire, elle rêve. Elle dort et rêve, et tente en même temps de se réveiller"… Plus les pages avancent, alors que l’on croyait être sorti du bourbier narcoleptique, le doute refait surface. Le personnage s’est-il bel et bien réveillé ou se débat-il encore pour s’extirper des griffes d’un cauchemar où l’on guillotine de pauvres Robinson Crusoé sur fond de "Jumping jack flash" ?
Bernadette : de la toison féminine à la peau de la bête…
Peut être que oui, peut être que non. L’auteur sans ménagement mène son lecteur de la Catalogne contemporaine aux pratiques despotiques du 17ème siècle, de Barcelone la moderne à un Prats del Mollo au temps de l’occupation française quatre siècles plus tôt, du fax à la guillotine, des gaz d’échappement à l’air glacial des montagnes catalanes, de la toison féminine à la peau de la bête... L’abscisse tenant ses tangentes entre elles : une femme.
Bernadette n’est ni belle, ni intelligente, ni singulière. Elle est guide touristique à Barcelone. Elle y est exilée, mais libre. Heureuse ? Elle ne se pose pas la question. Elle semble juste un individu en état de fonctionnement, laissant couler la vie sans attache ni passion. Elle dort un peu trop peut-être, au propre comme au figuré, quand un fax la réveille : "Ta mère est morte. Elle s’est suicidée hier matin et sera jugée d’ici trois jours… Il serait peut être opportun que tu viennes, pour elle et pour toi."
Mais quel est donc ce monde où l'on "juge" les suicidés ?
En prenant le train pour Perpignan avec elle, le lecteur va petit à petit remonter le fil de l’énigme tout en remontant le fil du temps. Du train, elle prend place dans l’autocar au siège de moleskine qui serpente, sous l’œil des officiers français armés, le chemin poudreux menant à Prats del Mollo.
Le temps se comprime autour du personnage, dès qu'elle pose le pied dans le village qui l’a condamné, huit ans plus tôt, elle la "scandaleuse", à un exil qui semblait sans retour.
Convoqué chaque année à une battue sanglante, l’ours doit mourir !
Ici le temps paraît s'être suspendu pour des habitants "qui parlent le français avec l’accent neutre des fonctionnaires" et qui attendent avec angoisse un jour bien particulier : le jour de l'ours. Convoqué chaque année à une battue sanglante, la bête doit mourir dans un rituel paillard.
Prats del Mollo, petit village de la catalogne du nord juché sur les escarpements des Pyrénées orientales, a peur cette année que l’ours échappe à son sort. Et Bernadette, la débauchée, semble être, aux yeux des villageois, la coupable toute désignée…
Une intrigue tenue sur le fil du rasoir
De la sensualité des premiers émois à la virginité crainte du sexe, des soumissions subies ou consenties, de la névrose collective à la folie individuelle, de la lâcheté à la révolte stérile, Joan-Lluis Lluis, dans une langue âpre et sans fioritures offre un roman aux accents de conte flirtant à la limite du fantastique… Les personnages taillés à la serpe et la Catalogne du nord - présentée dans toute la complexité de sa schizophrénie identitaire - sont mis en lumière par le galop d’une intrigue tenue sur le fil du rasoir.
Dans une traduction qui rend avec justesse une écriture tout en économie, sans introspection mièvre, Le jour de l’ours, est un livre fort et saisissant, qui se lit d’une traite à la manière d’un roman policier. Distingué à sa sortie par le célèbre prix littéraire catalan Joan Crexells, sa traduction française entrebâille aux lecteurs francophones les portes d’une littérature catalane plus que contemporaine, ici intemporelle…
Etre celui qui donne le coup le plus fort
"Il y eut un temps où l’ignorance donnait de la force à notre innocence, Il y eut un temps où nous croyions tous être capable de faire du mal" (1) cite l’auteur en préambule à ce Jour de l’ours. Il vous semblera en fermant ce livre qu’effectivement, nous sommes bien tous capable de "faire du mal". Mais aussi que parfois "en serrant fort la manche de la cognée" on peut être celui qui "donne le coup le plus fort". Reste à choisir sur qui il va tomber…
Informations Utiles :
Edition originale en langue catalane : El dia de l’ós - Joan-Lluis Lluis - Editions de la Magrana, Barcelona, 2004
Edition française : Le jour de l’ours - Traduit par Cathy Ytak - Editions Tinta Blava - 2007
Note : (1) Extrait de « The Calm before the storm » - Lou Reed
Lire aussi : Sa bio-biblio en ligne ici
Lire aussi : l’interview de l’auteur Joan-Lluis Lluis (en trois volets)
