Un haut lieu d’histoire à valeur patrimoniale peut il le rester quand des artistes contemporains y exposent leur œuvre ? N’est il pas déjà atteint dans son intégrité quand des hordes de touristes en jeans, shorts et tongs le visitent ? Faut il distribuer des costumes d’époque à l’entrée ? A ces interrogations certains puristes ne manqueront pas de répondre oui, la polémique renaît ainsi chaque année.

Le patrimoine et le mélange des genres

Les visites de sites historiques répondent à un besoin social impliquant une nécessaire vulgarisation. "Préserver le patrimoine ne signifie pas le plonger dans la naphtaline", rétorque J.J.Aillagon. Ainsi Chagall décore les plafonds peints de l'Opéra Garnier, A.Masson est requis au théâtre de l'Odéon, Buren au Palais-Royal, Othoniel à la station du même nom, sans oublier la très contemporaine pyramide de l’architecte sino-américain I.M.Pei placée en majesté au centre de la cour Napoléon.

L'introduction de l'art contemporain dans les musées, les lieux institutionnels, les écoles ou l’espace urbain, est à la mode mais d’abord il est l’effet d’une volonté politique de rendre l’art accessible à tous. Elle permet de toucher un public plus jeune qui ne reste pas indifférent au clin d’oeil fait à la culture classique et répond aux sollicitations, comme les artistes, par ce même sourire amusé.

Dès le début du siècle dernier l’humour s’introduit dans l’art

Le mouvement Dada, dans la définition donnée par ses fondateurs, Duchamp dès 1913 avec ses Ready Made, puis T.Tzara et H.Ball, cultive la curiosité de ceux qui éprouvent encore une joie amusée devant les formes les plus discutables de " la grande fronde de l'art ". Il provoque un grand rire auquel se greffe une indulgence apaisante. L’artiste est inséparable du poète et sait aussi jeter un regard critique et moqueur sur le monde qui l’entoure.

Les icônes du présent servent de modèles à Koons, du chien Odie de la bande dessinée Garfield à la statuette de M.Jackson côtoyant un chimpanzé, en passant par la représentation de la Cicciolina. Son œuvre, "la culture du toc", à l’ironie kitsch, qui transfigure le banal en l’élevant au statut artistique et en réinventant la tradition du passé, la sculpture en particulier, pouvait convenir au style baroquisant du château.

La profusion de décorations en or et en marbre, la manipulation de l’iconographie mythologique dans des buts de propagande, Louis XIV représenté en Apollon, les œuvres gréco-romaines copiées ornant les appartements et les jardins annoncent déjà l’esthétisation kitsch. Sacrilège ! Les détracteurs dénoncent " la quiétude des ors de Versailles perturbée par un homard géant en aluminium " présenté dans le salon de Mars!

La statuaire commémorative, définie ainsi par X.Veilhan lui-même, que représente Le Carrosse, forme que le public connaît déjà, est recréée par l’envie de saisir ce qui s’est joué dans la cour d’honneur du château à un certain moment de l’histoire. En faisant allusion à ces événements mythiques, un attelage de six chevaux en tôle d’acier prêts à la fuite, peints en violet, la couleur des états graves, dialogue à la fois avec le lieu et la forme blanche et gisante de Gagarine située à proximité.

Ce déplacement et la confrontation des images exercent ce même pouvoir de questionnement que l’art contemporain introduit dans un site dont la vocation serait de ne pas le recevoir.

La proposition de T.Murakami : " le monde merveilleux " des mangas!

Le troisième invité est l’héritier de l’avant-garde japonaise qui, dans un esprit de rejet après la guerre, se tourne vers la création occidentale contestataire de l’époque : Dada et Fluxus. Ces deux mouvements proches du Pop Art privilégient les thèmes du quotidien; Murakami, lui, choisit l’art d'inspiration populaire que l’on retrouve dans les mangas. L’élimination de la subjectivité instaure un mouvement populiste apparemment naïf, coloré, souvent clinquant, drôle et aguicheur.

L’art japonais récent montre une tendance à repenser les modes d’expression traditionnels et une ardeur plus incisive à la critique culturelle et sociale. Les monochromes métalliques purs de Murakami rappellent les cloisons coulissantes et les paravents décoratifs japonais aux fonds dorés. L'esthétique des dessins animés crée Mr Dob (1993) personnage fétiche, un Mickey revisité, inspiré d'un manga des années 70, qui est décliné en produits dérivés, attitude qui rappelle Warhol, " le pape du Pop Art " et sa Factory.

On retrouve la notion d’atelier et de productivité à l’ère de la reproductibilité technique des objets et la même esthétique kitsch qui appartiennent au domaine de la consommation de masse et au Pop Art. Murakami est aussi le créateur du sac Vuitton le plus copié au monde. Pour lui l’art appartient à la vie et à tout ce qui en fait sa richesse, le commerce en fait partie.

La nouvelle culture populaire et la sous-culture Otaku, celle de la jeunesse japonaise obsédée de mangas et d’animation, investissent le champ de l'art et décoreront le château de Versailles de champignons «hallucinogènes» géants aux yeux multiples ou de fleurs volontairement jolies, de peintures acryliques monumentales et étranges conçues sur ordinateur, d' objets de résine de polyester surdimensionnés peints. Kaikai et Kiki, deux petits monstres devenus l’emblème d’une entreprise qui commercialise tant le chocolat que le tapis de souris en passant par les jouets en peluche, les cartes… alimenteront un discours ludique mais pas toujours innocent, l’agression n’est pas loin.

Certains historiens d’art ne craignent pas, dans la continuité de l’histoire de l’art, de définir le kitsch comme "une forme contemporaine du gothique, du rococo et du baroque".

Alors peut on parler de « pollution » de l’art noble par l’objet artistique populaire ?

La dense mythologie de Versailles revisitée par Joana Vasconcelos

Faut-il parler d'agression, de pollution ou de censure quant au lustre fait de milliers de tampons hygiéniques, celui confectionné par Joana Vasconcelos, artiste portugaise invitée 2012 du Château, pour une oeuvre qui ne sera pas exposée en ce lieu? Ses "créations laineuses" cousues, soudées, dorées, colorées, exubérantes, détournées et finalement humoristiques revisitent à la fois un univers féminin et le concept du beau sans être kitsch.

L'artiste explique que son travail sied à Versailles comme il pourrait s'adapter à l'opéra et Versailles n'est-il pas le plus "grandiose et le plus extravagant des opéras"?