L’étude des phénomènes climatiques et son impact sur la société humaine est depuis plusieurs années au cœur des préoccupations de nombreux scientifiques. Les historiens aussi se sont mis à étudier les phénomènes naturels et leurs conséquences sur l’homme.

En 1971, Barbara Bell, s’intéressa à l’effondrement de l’Ancien Empire égyptien, à la fin du IIIe millénaire avant notre ère. Après des siècles de prospérité, le pouvoir royal s’effondra et l’anarchie régna dans plusieurs régions de l’Egypte pendant des décennies.

Barbara Bell proposa d’insérer le facteur climatique dans les causes de la disparition du premier empire égyptien. Elle s’intéressa aux études du climat, aux inscriptions égyptiennes et aux bas-reliefs. Un constat s’imposa rapidement : les crues du Nil furent mauvaises et les pluies sur la Vallée cessèrent. Or, l’Egypte était en plein essor démographique et économique. Le pays fut donc foudroyé par la Nature ! Les mauvaises crues entrainèrent de terribles famines.

La famine sous Ounas

Il faut toutefois relativiser ces dernières. En effet, sous Ounas (Ve dynastie), l’Egypte déjà subit une terrible famine. Elle ne mit pas un terme à l’âge d’or économique de l’Ancien Empire. De graves problèmes politiques aggravèrent la situation climatique, qui a elle seule, ne pouvait abattre l’Egypte.

La stèle de Merer

La stèle d’un noble nommé Merer, conservée au musée de Cracovie est très éclairante sur cette époque. En effet, Merer a servi treize nomarques durant sa carrière. Une telle succession de gouverneurs provinciaux est évidement le reflet d’une grande instabilité politique. Merer signale aussi qu’il lutta contre le manque de nourriture en envoyant de l’orge à des régions qui en manquaient. Toute l’Egypte n’était donc pas touchée de la même façon par les problèmes climatiques ! La famine contre laquelle lutta Merer se produisit sous le treizième nomarque qu’il servait. Elle ne fut donc pas la cause des troubles politiques puisque ceux-ci existaient bien avant la famine.

Ankhtifi

Le nomarque Ankhtifi, dont la tombe fut mise au jour à Moalla, au sud de Thèbes, donna lui aussi un tableau apocalyptique de la situation alimentaire de la sa région : « Toute la Haute Egypte avait faim, a un tel degré que tout le monde en était venu à dévorer ses enfants, mais j’ai réussi à faire en sorte que personne ne meure de faim dans ce nome. J’ai fait un prêt de grain à la Haute Egypte […]. J’ai gardé en vie la maison d’Eléphantine durant ces années, après que les cités de Hefat [Moalla] et Hormer aient été satisfaites. Le pays tout entier était devenu comme une sauterelle privée de nourriture (?), avec le peuple qui allait vers le nord et vers le sud (à la recherche de grain), mais je n’ai jamais permis que quiconque embarque d’ici pour un autre nome ». Toutefois, Ankhtifi fut un excellent administrateur puisqu’il sauva sa région et parvint même à nourrir certaines autres régions.

Khéty d’Assiout

A Assiout, en Moyenne Egypte, le nomarque Khéty signala des problèmes relativement similaires : « J’ai nourri ma cité, j’ai servi de comptable pour la nourriture, de donneur d’eau au milieu de la journée […]. J’ai fabriqué un barrage pour cette cité quand la Haute Egypte était un désert, quand personne ne voyait plus d’eau. J’ai fermé mes frontières […]. J’ai cultivé les hautes terres hors des marécages et j’ai causé l’inondation sur d’anciennes ruines […]. J’ai nourri ma cité en mesurant le grain ». Khéty évoquait peut-être la fin des pluies et une gestion plus difficile des ressources en eau du pays.

L’étude des inscriptions met en lumière plusieurs famines qui frappèrent la Haute Egypte. Toutefois, certaines régions furent relativement épargnées : Moalla/Edfou, Assiout, Béni Hassan, Dendera. Les famines furent dramatiques en raison de l’effondrement des structures de gouvernement. Elles ne furent pas à l’origine de la crise politique. Mais les conséquences des mauvaises crues et de la fin des pluies fut beaucoup plus difficiles à combattre sans pouvoir central ! Sans un pouvoir organisé, les conséquences des troubles climatiques furent terribles pour le peuple. L’Egypte mit plusieurs décennies pour se redresser. Cette période d’incertitudes fut nommée par les égyptologues : période intermédiaire. Il faudra attendre Mentouhotep II (XIe dynastie) pour qu’un pouvoir fort se rétablisse en Egypte.

Bibliographie sélective

BECKERATH (J.) VON, The date of the end of the Old Kingdom of Egypt, dans Journal of Near Eastern Studies, v. 21, 1962, p. 140-147.

BELL (B.), The Dark Ages in Ancient History. The First Dark Age in Egypt, dans American Journal of Archaeology, v. 75, n°1, 1971.

?ERNÝ (J.), The stela of Merer in Cracow, dans The Journal of Egyptian Archaeology, v. 47, 1961, p. 5-9.

GOEDICKE (H.), Zur Chronologie der sogenannten „Ersten Zwischenzeit“, dans Zeitschrift der Deutschen Morgenländischen Gesellschaft, b. 112, 1963, p. 239-254.

LORTON (D.), The internal history of Herakleopolitan Period, dans Discussions in Egyptology, t. 8, 1987, p. 21-28.

VANDIER (J.), Mo’alla. La tombe d’Ankhtifi et la tombe de Sébekhotep, Le Caire, 1950 (Bibliothèque d’Etude, t. 18).

VERCOUTTER (J.), La fin de l'Ancien Empire : un nouvel examen, dans Sesto Congresso Internazionale di Egittologia, Atti, vol. 2, Turin, 1993, p. 557-562.