Ce qu'on n'a pas assez dit des Viaducs de la Seine-et-Oise, c'est l'amour fou qui unit Marcel à sa femme. C'est, en effet, par amour qu'il se plie à son impérieuse volonté et finit par dépecer leur cousine. Les Ragond se demandent sans cesse comment renouveler leur amour, inventant des solutions jusqu'à trouver cette possibilité sublime : tuer.

Ce qu'on n'a pas assez dit de L'Amante anglaise, c'est l'amour fou de Claire Lannes pour l'agent de Cahors, cet homme rencontré et perdu avant ses noces avec Pierre. Cette passion fondatrice qui a effacé toutes les autres et l'a rendue folle. Folle à vouloir tout anéantir – même un proche – puisque rien ne saurait exister après un tel amour, irremplaçable.

L'échec du mariage

L'amour, sous toutes ses formes, est l'une des constantes du théâtre durassien. La Musica, en 1965, est la première pièce à le prendre explicitement pour sujet. Les deux personnages anonymes – « Elle » et « Lui » – se rencontrent pour l'ultime étape de leur union : le jugement de divorce. La pièce n'est pas structurée en actes. Il s'agit d'un court dialogue qui pourrait durer indéfiniment. Dans le hall d'un hôtel, l'homme et la femme passent la nuit à parler de leur histoire, comme pour exorciser le passé.

Au début, l'heure est à la dispute. Ils reviennent sur leur vie commune, leur incapacité à échapper à la fatigue du quotidien, l'enfer des derniers mois. Les querelles, les réconciliations, les infidélités pour tenter de retrouver le frisson des premiers instants, la jalousie. Mais tout cela est loin, s'évanouit progressivement dans un oubli cruel autant que salvateur... Comment ne pas souffrir à l'évocation d'un temps qui ne reviendra pas ?

Ils auraient dû vivre comme des amants, ne pas se marier comme tout le monde. Au petit jour, les personnages retrouvent – intacte – la pureté de leur passion défunte. Mais il est trop tard. Alors, comment vivre maintenant ? Ils sont perdus : « LUI. - Je ne comprends pas ce qui se passe. (Un temps.) La fin et le commencement mêlés... par quel moyen faire que toi et moi... cette légende... (sourire) sorte du noir... »

L'expérience de l'adultère

Les thèmes abordés dans Suzanna Andler – paru trois ans plus tard – sont assez proches de ceux de La Musica. Il y est à nouveau question du couple, du mariage et surtout de l'adultère. Epouse d'un richissime promoteur, Suzanna s'est exilée à Saint-Tropez pour réserver sa villa d'été. Du moins, officiellement... Officieusement, elle y rejoint son amant : Michel Cayre.

Femme étrange, comme souvent chez Duras, Suzanna semble égarée, ne plus rien désirer vraiment. Peut-être justement à cause de l'adultère, ce bouleversement complet de ses certitudes qu'elle vit de manière si violente qu'elle a envie de se tuer. Elle se laisse dériver, boit beaucoup, ment sans arrêt. Un peu comme l'écrivain qui, se heurtant à l'inadéquation des choses aux mots, n'entrevoit comme solution que le recours au mensonge.

La pièce est une nouvelle occasion, pour Duras, de donner à voir le gouffre qui sépare l'homme et la femme dans le couple et de dénoncer leur mariage comme une imposture. Pour elle, ils ne parlent pas le même langage. Du coup, il est inévitable que leur union se transforme en aliénation.

La relation incestueuse

Expression absolue de l'amour chez Duras : l'inceste, qu'elle pare de toutes les vertus. Enté sur une expérience personnelle, l'amour inconditionnel qu'elle portait à son petit frère Paulo, l'inceste – comme motif théâtral – intervient assez tard dans l'univers de la dramaturge. C'est après avoir lu L'Homme sans qualités de Robert Musil (l'une de ses plus grandes lectures) que Duras rédige Agatha, en 1981.

Anonymes, comme dans La Musica, le frère et la sœur parlent de leur amour dans une interminable conversation où le ravissement semble l'emporter sur la souffrance. C'est que, dans le lien incestueux, il n'y a plus de distance. Contrairement à la passion suggérée dans les autres pièces, où l'altérité représente la perte du sentiment. Là, il n'est question que de fusion, d'indifférenciation, de plénitude.

On y retrouve une unité perdue, un état euphorique d'avant la déchirure. Une forme de réconciliation, où – comme dans le mythe platonicien de l'androgyne – les principes masculin et féminin se rejoignent pour former un tout indistinct. L'inceste, par ailleurs, est aussi cette relation interdite qu'il est une nouvelle fois impossible de restituer par les simples « mots de la tribu » (1).

Pour préserver leur amour, le frère et la sœur savent qu'ils doivent se quitter. Un peu comme La Musica, Agatha prend pour unité de temps l'instant particulier de la rupture. Mais dans la tragédie de l'inceste, il s'agit de tout autre chose que dans le naufrage du mariage. On s'éloigne non par manque d'amour, mais pour rendre son amour éternel :

« Lui – Tu pars pour aimer toujours ? Elle (lent) – Je pars pour aimer toujours dans cette douleur adorable de ne jamais te tenir, de ne jamais pouvoir faire que cet amour nous laisse pour morts. »

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(1) Mallarmé, Le tombeau d'Edgar Poe

Pièces de Marguerite Duras :

  1. Théâtre I : La Musica, Gallimard, 1965
  2. Théâtre II : Suzanna Andler, Gallimard, 1968
  3. Agatha, Editions de Minuit, 1981