Un recueil de nouvelles qui peut se lire comme un roman. Voilà l'ambition et le projet rondement mené par une écrivain à la plume aussi affûtée qu'une lame d'acier. La phrase est ciselée, parfois réduite au strict minimum d'un mot, le verbe est efficace, la virgule pertinente. Quatre nouvelles. Quatre chapitres. C'est sur le thème de l'entrée dans la vie adulte et du choix qui orientera toute une vie que se dévoile le talent littéraire indéniable de Pascaline Alleriana qui vous invite dans sa Pizzeria du Vésuve, disponible depuis le 8 décembre chez Kyrographaires éditions.

La Pizzeria du Vésuve : une lecture qui s'annonce volcanique

La Pizzeria du Vésuve, en voilà un titre qui intrigue, allèche, questionne ! Si l'imagination fertile du lecteur se surprend à visualiser de succulentes pizzas jaillissant du feu écarlate d'un volcan, il éprouvera quelque déception à ne point tester cette nouvelle cuisson au cours des 145 pages qui couleront, aussi vite que la lave, entre ses doigts.

La désillusion sera brève. L'enchantement des mots, garnissant le recueil avec la précision et le savoir-faire des chefs les plus étoilés, comblera le gourmet de littérature à l'instar d'un Kenneth écumant de désir devant les mensurations parfaites d'une Agnès plus forte que les tentations culinaires de La Pizzeria du Vésuve.

Reflet de l'écriture subtile et métaphorique de Pascaline Alleriana, le lieu propice au plaisir des sens incarne à lui seul le protagoniste du livre : la jeunesse épicurienne et insouciante qui choisit de se brûler les ailes plutôt que de ne pas jouir de sa liberté.

Recueuil de nouvelles ou "roman nouvelliste" ?

"Lorsque j’ai pris la plume pour écrire La Pizzeria du Vésuve, j’avais en tête de créer un nouveau genre (celui du roman nouvelliste mais sans ennuyer les lecteurs qui ne sont pas spécialistes en création littéraire. J’ai donc choisi d’écrire quatre longues nouvelles qui se complètent les unes les autres." explique Pascaline Alleriana dans l'interview qu'elle veut bien accorder à Suite101.

Le choix est donc laissé au lecteur. S'il préfère appréhender les nouvelles distinctement les unes des autres, il appréciera la diversité des lieux géographiques qui agrémentent le recueil, de la petite ville provinciale dans "Les qualités d'une ville" à l'ile polynésienne dans "Biographie pacifique."

Il goûtera les atmosphères tantôt réalistes tantôt fantastiques, les héros qui touchent l'âme comme Gaétan et ceux dont la description baigne dans un flou fantomatique ; ainsi en va-t-il de... Quel est son nom déjà ? "J’ai plusieurs prénoms. Je suis Casimir Florent Octave. Appelez-moi Florent." Nous dirons donc Florent.

Et s'il ne tient pas compte des différences de chronologie, des fins heureuses ou tragiques, s'il est plus sensible à l'effet de gradation voulu par l'auteur et que sa mémoire reste marquée par les thèmes communs aux protagonistes - amour des mots, des saveurs, de la découverte du monde et de l'autre dans son rapport le plus intime - il procédera à la lecture que propose intelligemment Pascaline Alleriana.

"Si l’on prend le parti de lire La Pizzeria du Vésuve comme un roman nouvelliste, il n’y a plus qu’un personnage principal, Kenneth, qui devient Gaétan, puis Florent et Anselme. De puceau, il se transforme en amateur de jolies filles, puis en séducteur patenté (et cruel). Il part alors se refaire une nouvelle vie dans un atoll polynésien."

Pascaline Alleriana ou l'artisanat de l'écriture

Quand l'auteure de cet article pense talent, l'auteure du recueil songe technique. C'est en effet à de nombreux ateliers d'écriture, notamment à un cours d'écriture scénaristique, que l'on doit la puissance visuelle de La Pizzeria du Vésuve.

Des mots comme des gros plans. Le shooting chez Marco n'est pas narré, il est photographié. "Corps nets et nus, dessinés, artistiques, immobiles, en mouvement, allongés, s’étirant, souples et rauques, happening, répétition." Un coup du sort est un arrêt sur image. Le style indirect libre est un fondu enchaîné. La page est un écran.

"Pour moi, écrire est un art qui s’apprend, de même qu’on apprend à jouer de la musique, à dessiner, à peindre ou à sculpter. " Passionnée par les langues- Pascaline Alleriana a enseigné le français pour l’Irish Times Institute- et les voyages qu'elle a pu effectuer en travaillant notamment pour les éditions Géo, la conteuse donne aux mots une nouvelle dimension : celle d'ouvrir une multitude de chemins que le lecteur choisira d'emprunter ou non.

La multiplication des lectures possibles : le point fort du recueil

L'auteure qui puise dans son vécu personnel l'intrusion du Tisseur de rêves dans la chambre d' hôtel d'Hélène joue avec la diversité des interprétations que l'on peut tirer de cette nouvelle. Héroïne sujette aux hallucinations, à la mythomanie ou véritablement victime d'un potentiel serial killer, tout s'envisage.

Pascaline Alleriana oeuvre au plaisir du lecteur : participer à la continuité d'écriture d'un récit qui zoome sur les détails pour flouter l'arrière-plan. L'arrière-plan c'est l'agonie d'Anselme dans Biographie pacifique : si des indices comme l'amaigrissement ou les courbatures peuvent ouvrir la piste de la séropositivité, rien ne nous l'indique explicitement. Les mots suggèrent, jamais n'imposent. Et le lecteur tenu en haleine par un narrateur aussi stratège qu'un Florent incisif pourra à son gré réécrire la fin de l'histoire.

La Pizzeria du Vésuve, de Pascaline Alleriana. Éditions Kirographaires, 2011, 145 pages, 18,45 euros.