L’introduction dans la peinture de ce " qui lui est le plus étranger, via l’arsenal du maçon, de rebuts en tous genres, d’une matière faite d’un trop plein de chair rend les images factices… valeurs non contemplatives qui sont une provocation et éloigne de toute méditation ". Ces mots de la part de Rothko ne sont pas étonnants.

Ceux de L. De Vinci le sont bien plus, il conseille " pour libérer l’imagination, de rêver en regardant les lézardes d’une muraille ". Ce que feront les artistes de l’Informel.

La matière et l’informe

Les artistes ne se contentent pas de lézarder devant les murs, ils auscultent les chairs, les sous sols, les profondeurs des villes, présentant un travail souvent pathétique. Ils se servent des couleurs à la manière de Wols ou de Tobey, en les agglutinant afin qu’elles coulent, éclaboussent et donnent à l'espace pictural une mobilité, une palpitation afférente à l’humain. La forme surgit des différentes couches, émerge peu à peu, pour un art qui cousine avec le psychopathologique.

Comment dire l’indicible pour Z.Music, interné à Dachau où il réalise cent quatre vingt dessins, dont quarante ont pu être sauvés ? Comment raconter l’innommable, donner forme à l’insoutenable ? Il présente des éléments qui s’extraient d’un brouillard, corps démembrés, souffrants ; avant la destruction définitive il reste un souffle de vie, une petite étincelle d’énergie.

La vie clandestine et les images enfouies se terrent. Née de l’expressionnisme de Kokoschka et du surréalisme de Breton et Ernst, qui sont déjà au premier plan dans la naissance de l'abstraction lyrique et de l’expressionnisme abstrait américain, l’image est acceptée dans toutes ses fonctions. Les peintres découvrent toutes les possibilités de tout imaginer.

Les murs et sols de Dubuffet

La période des Texturologies, Matériologies, Corps de Dames et La vie exemplaire du sol (1958) de Dubuffet, dit le géologue, le broyeur-concasseur, le pionnier de l'Art brut, explore les contrées souterraines du monde et de l’être. La pâte est travaillée de l’intérieur, la toile n’a pas un fond mais un " champ ", une croûte dure, inégale sur laquelle le dessin est repris dans une technique de dissociation et d’effacement.

La préparation de la toile se fait en malaxant le sable au goudron, le plâtre à la poussière de charbon, la ficelle de chanvre aux petits morceaux de verres colorés, véritable tambouille que Dubuffet fait cuire dans des marmites. Ensuite, il dessine dans cette pâte avec une truelle ou une cuillère à soupe, un grattoir ou un couteau, une brosse métallique ou ses doigts. L’utilisation hasardeuse de ces matériaux " célèbre, selon lui, ces hautes merveilles qu’on oublie de regarder ".

La pâte ne reproduit pas, elle crée une matière vivante, un levain, un ferment dynamique. La référence à De Kooning marque cette même volonté de démasquer l’être superficiel et de révéler les profondeurs cachées. Dans Les Non Lieux (1984) Dubuffet peint le néant, " l’infini à l’état de poussière" que vient confirmer le cycle de L’Hourloupe réduisant, dans un premier temps, la vie à sa plus simple expression, celle de la cellule macroscopique.

Le tourment intérieur de Fautrier

Archétype classique de l'informel, Fautrier peint les Otages (1944), la douleur, l’horreur de la guerre, des paysages monstrueux et hallucinés que lui révèlent les tempêtes de Turner. Le mythe de la pétrification et les signes de mort s’associent à une vision convulsive du chaos qui refuse le lyrisme dans un attachement viscéral au concret. La pâte est le résultat " d’une cuisine faite de soufflés sur papier marouflé, à la légèreté pulvérulente ". Il peint aussi Femme douce où la matière s’adapte alors à un toucher plus sensuel.

" Il y a ceux qui peignent ce qu'ils voient et ceux qui sentent, touchent, caressent ". La double nature de l'image fait qu’elle appartient autant à un art de distanciation où l’exubérance visuelle s'efface derrière le sens et à un art d'incarnation qui donne la priorité aux valeurs tactiles, aux effets de pâte. Certains auteurs ont qualifié cette opération esthétique d’eucharistie, de transsubstantiation de la matière en esprit.

La culture se méfie des corps, a la hantise de l'impur et du péché de chair, l’abstraction est le moyen de le contourner. Le corps s’expose caché sous l’indice, le fragment ou la relique, ici profane. L’icône ressemble à la chose sans l'être, inspire du plaisir, mais met le regard à distance. La matière prend sa revanche sur l’esprit, soustrait la peinture à son halo idéaliste, le retour aux choses, au concret, s’annonce.

" Le destin a voulu que le singe soit l'éternel compagnon du peintre ; quand il représente le monde on dit qu'il singe la nature, maintenant qu'il fait de la peinture abstraite, on le compare au singe qui barbouille et éclabousse ".

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