En dépit de tous les canons classiques, cette pièce publiée en 1896 par un auteur dont l'oeuvre théâtrale est alors moins connue que l'oeuvre romanesque, se déroule sur une profondeur temporelle de trois ans, qui s’écoulent entre le troisième et le quatrième acte. Le nombre élevé de personnages, l'absence de héros univoque, le caractère psychologique et comme sous-terrain de l'action dramatique, ainsi que la tendance à donner libre cours aux digressions dans le discours des personnages, caractéristiques qui rappellent certains aspects du roman russe, rendirent son accueil difficile, avant que Constantin Stanislavski ne s'en empare (en 1898) et ne lui assure un succès retentissant, grâce à une direction d'acteurs adaptée aux particularités d'un tel texte.

La petite société

Le cadre géographique de l'histoire est une propriété agricole où Arkadina, une actrice célèbre, passe l’été. Elle y retrouve certains membres de sa famille qui y résident: Constantin Treplev, son fils, plein d’idéaux et d’amour pour Nina, jeune fille dont la famille habite une propriété voisine; Sorine, son frère, ainsi que Chamraev, l’intendant de celui-ci, Paulina et Macha, l’épouse et la fille de ce dernier. Autour de la propriété gravitent d’autres personnages: Dorn, le médecin, dont la vie a été une collection de succès aussi bien personnels que professionnels, Medvedenko, l’instituteur amoureux de Macha, qui aime, elle, Constantin Treplev, le fils d’Arkadina…

Contrastes et tensions

Arkadina est entichée d’un écrivain à la mode, Boris Aléxéevitch Trigorine, qu’elle a invité à l’accompagner dans sa propriété familiale. Mais la présence de cet homme déclenche une crise entre Constantin et sa mère, car le premier abhorre le théâtre conventionnel, défendant et créant de son côté un théâtre épuré et abstrait, d'inspiration symboliste, à l’image de la courte pièce qu’il a justement mise en scène avec la jeune Nina, et qu’Arkadina a trouvée absolument ridicule.

Dans cette crise, c’est le monde de la ville, des modes et des convenances, qui s’oppose au monde de la campagne, de la pureté et de l’authenticité. Mais c’est aussi la douleur humaine d’une mère, et celle de son fils, qui ne se comprennent pas.

De son côté, Nina se détache de Constantin en tombant amoureuse de Trigorine !

Envol difficile

Celui-ci l’emmène à la ville, croyant l’aimer et le lui laissant croire. Mais il l’abandonne bientôt, et la jeune femme blessée (comme une mouette par un chasseur, dira Trigorine, divaguant au sujet d'une mouette offerte à Nina par Constantin) délaisse le rêve pour affronter la réalité.

Sa personnalité pleine d’énergie la sauve : elle se consacre à l’art, qui devient pour elle une raison de vivre. Constantin, lui aussi s’y adonne: il écrit de plus en plus, mais, lui non plus, ne connaît pas le succès. Il doute de son talent…

Lorsqu’il apprend que Nina aime encore Trigorine, il décide, et tente de se suicider…

Illusion et réalité, théâtre et sincérité

Entre l’acte III et l’acte IV se sont faites toutes les évolutions: Macha a épousé Medvedenko, choisissant ainsi la vie, et renonçant à Constantin qu’elle aime. Nina a décidé de devenir une bonne comédienne. Constantin rétabli a travaillé son écriture, renonçant à renouveler les formes littéraires - mais il aime toujours Nina…

Constantin malaimé de tous et ignoré de la société, Nina aimée de tous mais si ingénue, qu'elle ne sait distinguer de la légèreté le véritable amour - tous deux sont authentiques, mais considérés par les autres comme des personnages de théâtre (le premier contexte de leur apparition est d’ailleurs la représentation de la pièce de Constantin).

De fait, l’une des problématiques centrales de la pièce est celle de l’illusion et la réalité, de l’art et de la sincérité. Peut-on être artiste et sincère ? Est-ce en étant réaliste que l’on est le plus sincère ? La pièce de Constantin Treplev manque de réalisme et, aux dires des spectateurs, de vérité. Les écrits de Trigorine, eux, manquent d’idées. L’actrice Arkadina manque de profondeur humaine. L’actrice Nina a du mal à distinguer la vie de l’art…

Tchekhov donne ainsi l'impression que l'art et le réel sont deux dimensions séparées et inconciliables, ce qui étonne de la part d'un auteur qui participe du courant réaliste. Il semble que part le biais du théâtre, Tchekov réfléchisse à cette problématique, et souhaite faire évoluer le réalisme de l'intérieur.

Ainsi, les didascalies de la pièce indiquent le rapprochement progressif du fond de la scène. La pièce de Tchekhov ne passe-t-elle pas ainsi comme insidueusement du monde de l'art dans celui du réel ? Le théâtre, domaine par excellence de l'illusion, ne gagne-t-il pas du terrain sur la vie ?

Est-ce à dire que les œuvres théâtrales doivent affronter le réel? Que le rêve doit être présenté aux hommes par des procédés énergiques, sans craindre de bousculer les conventions, afin de toucher à tout prix le spectateur et de provoquer en lui une émotion bien reélle?

La dimension humaine

Les personnages secondaires donnent de la résonance au drame qui se joue autour de Constantin et de Nina: Macha, Medvedenko, Sorine, Dorn et Chamraev rendent la pièce plus réaliste, plus attachante, plus proche du roman: leurs destinées sont passionnantes.

Sorine meurt sans avoir réalisé aucun de ses rêves. Macha et Nina se ressemblent dans leur détermination à vivre, autant que Sorine et Constantin, que Trigorine et Arkadina, et que bien sûr Constantin et Nina…