"La perversion de la cité commence par la fraude des mots", écrivait Platon dans son célèbre livre, La République. Cette phrase, étonnamment moderne, pourrait définir le langage du "politiquement correct" que certains parlent aujourd'hui dans notre société. Pour maîtriser ce langage, il vous suffit d’employer systématiquement des périphrases et des euphémismes afin d’atténuer le plus possible votre discours, bref de vous contorsionner pour contourner au maximum la langue française.
L’invasion du "politiquement correct" dans le quotidien
Les expressions politiquement correctes ont investi les sphères sociale, administrative, politique, et sont largement relayées par les médias (presse, radio, télévision…). Par exemple, chaque hiver, nous nous alarmons du nombre de "sans domicile fixe" (et non clochards) qui meurent de froid, ou nous insurgeons contre les "actes d’incivilité" (agressions) croissants. Aux dernières élections présidentielles, nous entendions également parler de "démocratie participative" pour désigner une plus grande implication du citoyen dans la vie publique.
Parlez-vous le "politiquement correct" ?
Nous sommes donc tous, malgré nous, soumis à un certain langage épuré qui nous incite à aborder de manière détournée certains sujets dits "sensibles". Ainsi, ne parlez pas des pauvres, mais plutôt des "moins nantis" ou des "personnes issues de milieux défavorisés". N’oubliez pas non plus que vous ne vous adressez pas à un(e) vieux/vieille, mais à une "personne du troisième âge" ou, encore plus politiquement correct, à un(e) "senior" ; et si vous discutez régime avec quelqu’un qui possède quelques kilos superflus, vous parlerez de sa… "surcharge pondérale".
Des mots-camouflage pour toutes les situations de la vie…
Parfois devant certaines situations difficiles, les mots s’effacent, se brouillent, se travestissent. Petit florilège…
- Nous parlons peu d’avortement, mais plus volontiers d’IVG (interruption volontaire de grossesse) et, depuis peu, d’IMG (interruption médicale de grossesse, car elle est rarement "volontaire").
- N’ouvrez pas non plus des yeux ébahis si votre enfant vous annonce un jour qu’il souhaite devenir "animateur d’espaces verts". Cela ne signifie aucunement qu’il souhaite exercer le métier de surveillant dans un jardin, mais tout simplement celui de jardinier. S’il vous demande ce qu’est un aveugle, un sourd ou un nain, vous êtes en droit de faire les gros yeux et de lui expliquer que ces termes sont discriminants, choquants, et qu’il vaut mieux parler de "malvoyant", de "malentendant" ou de "personne de petite taille". Au fait, on dit quoi pour muet ? Personne "mal parlante" ?
- Si vous êtes malade, et que vous souhaitez vous faire soigner à l’étranger parce que cela vous reviendrait moins cher, vous ferez ce qu’on appelle du "tourisme (ou nomadisme) médical".
- Dans le cas où vous auriez été victime d’un accident de la route qui vous a laissé handicapé physique, on vous rangera dans la catégorie des "personnes à mobilité réduite".
- Et si vous marchez dans un caca de chien, vous n’aurez plus qu’à prier que cette "déjection canine" vous porte bonheur si vous y avez mis le pied gauche !
- Enfin, nous espérons pour vous que vous ne serez jamais chômeur. Pardon : chercheur d’emploi. En effet, comme nous l’explique l’un des responsables de l’AFIJ (Association pour faciliter l’insertion professionnelle des jeunes diplômés), "on ne dit plus demandeur d’emploi, terme trop passif, mais désormais 'chercheur d’emploi' qui donne une image plus active".
- Terminé le temps des "surveillants", "surgés", "pions", nous parlons désormais "d'assistants d'éducation".
Chacun d’entre vous pourra ainsi s’amuser à compléter cette liste à l’infini, tant les expressions convenues sont pléthores. Nous finissons, dans une conversation, par marcher en permanence sur des œufs, et par réfléchir à chaque mot que nous prononçons. Le politiquement correct devient comme une seconde langue à apprendre pour pouvoir passer sans complexe d’un sujet délicat à un autre.
