«La crise ne fait que commencer»

Explication des causes de la crise économique et financière

Une crise anxiogène - DR
Une crise anxiogène - DR
Penser que la crise est conjoncturelle serait une erreur de lecture monumentale, selon l'économiste Charles Dumont : la crise est structurelle. Et durable.

Cinq grands facteurs structurels expliquent la crise économique actuelle, selon le professeur d'économie Charles Dumont : "un système bancaire fractionnaire, le niveau d'endettement, le déclin de la capacité de production et la destruction d'emplois, l'éclatement de la bulle immobilière"."Le cinquième problème structurel concerne la collusion et la corruption", ajoute l'économiste, qui souligne que le désastre financier aurait pu être évité. Interview.

Qu'est-ce qui est en cause dans l'organisation du système bancaire?

Pr. Dumont : Le système bancaire fractionnaire permettait autrefois aux banques de prêter un montant dix fois supérieur à celui qu'elles avaient réellement en dépôt. Aujourd'hui, le ratio peut s'élever à 1 pour 70. Ce phénomène de levier a provoqué une expansion massive du crédit, surtout aux états-unis dont l'économie est basée à plus de 70% sur la consommation ; l'argent facile a permis la création de bulles : bulle internet, bulle immobilière, bulle des produits financiers dérivés, qui éclatent toutes les unes après les autres. Un système économique dont la croissance est basée sur l'endettement ne peut survivre qu'en créant de nouvelles bulles spéculatives. C'est pour cette raison que les grands prédateurs financiers comme la banque d'investissement Goldman Sachs tiennent absolument à créer une nouvelle bulle basée sur la taxe carbone (en soudoyant les membres du Congrès et du Sénat américains) pour en retirer de juteux dividendes. L'économie américaine est une gigantesque pyramide de Ponzi : elle ne peut survivre qu'en attirant perpétuellement de nouveaux investisseurs dont les apports servent à éponger les dettes dissimulées par les banques.

Quels sont les risques liés à l'endettement?

Pr. Dumont : La banque fédérale américaine -qui est une banque privée- prête au Trésor américain avec intérêt. Pour rembourser sa dette, le Trésor américain est obligé d'émettre et de vendre des bons du Trésor américain que plus personne n'achète : en 2009, la banque fédérale américaine a acheté 80% des bons émis par le Trésor américain. Obama vient d'autoriser le relèvement du plafond de la dette publique à 14 300 milliards de dollars. La confiance dans le dollar est en train de fondre comme neige au soleil.

« Les états-unis n'ont plus les moyens de rembourser leur dette »

Les chinois ont rendu leur place peu enviable de premier créditeur des états-unis aux japonais après avoir vendu plus de $34 milliards en bons du Trésor US, soit 4,3% du total de leurs bons, par mesure de rétorsion suite à la vente d'armes U.S. à Taïwan et à la rencontre entre Obama et le Dalaï-Lama. Les russes préfèrent désormais acheter des dollars canadiens et les pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient tentent de mettre en place une devise commune qui leur permettrait de contourner les transactions pétrolières en dollars. Les états-unis n'ont plus les moyens de rembourser leur dette et leurs créanciers le savent, ce qui à terme provoquera au mieux une dévaluation, eu égard aux milliards de dollars qui ont été imprimés, au pire un effondrement total du dollar. D'autres pays encourent également un risque de dévaluation.

Qu'est-ce qui justifie le déclin de la capacité de production et la destruction d'emplois?

Pr. Dumont : L'économie américaine est principalement une économie de service et de consommation, or une économie saine est une économie qui épargne plus qu'elle ne dépense, qui investit dans la production de biens physiques qu'elle exporte (comme l'Allemagne, deuxième exportateur mondial). La mise en faillite de General Motors et de Chrysler s'inscrit dans le contexte de délocalisation des entreprises ayant une réelle capacité de production. La relance de l'économie américaine passe par la création d'emplois productifs, et ces emplois sont partis pour longtemps, sinon pour toujours. Le taux de chômage est officiellement d'environ 10%, officieusement d'environ 22% et 38 millions d'américains bénéficient des "food stamps", l'assistance alimentaire.

Chômage en hausse

A Detroit, le taux de chômage atteint 50%. Les destructions d'emplois vont se poursuivre. Le Congrès a récemment approuvé l'extension des indemnités de chômage à 73 semaines (alors que la durée habituelle est de 26 semaines). La nouvelle extension n'a pas été actée par le Sénat et 1,2 million de chômeurs américains risquent de se retrouver sans indemnités le mois prochain. Si rien n'est fait, cinq millions de chômeurs américains seront sans ressources en juin prochain. Actuellement, 11,5 millions d'américains dépendent de ces versements.

Quel est le poids de l'effondrement du marché immobilier?

Pr. Dumont : La bulle immobilière qui a éclaté lors de la crise des subprimes n'a pas fini de dégonfler, que ce soit aux USA, à Dubaï ou en Espagne. Par exemple, les banques américaines qui ont accordé des prêts immobiliers à des clients désormais insolvables prennent possession de ces biens mais ne les mettent pas sur le marché afin de prévenir une baisse des prix qui leur serait préjudiciable. Cette situation ne peut pas durer indéfiniment. La baisse des prix de l'immobilier résidentiel ou commercial est loin d'être terminée, ceux qui ont investi dans ce secteur vont perdre beaucoup.

Autre problème : une seconde vague, ou plutôt un tsunami de subprimes bis se profilent à l'horizon. On les appelle "prime", "Alt A" et "Option ARM", il s'agit de prêts dont le taux variable doit être ajusté en 2010 et que de nombreux particuliers ne pourront rembourser.

Qu'entendez-vous par « collusion et corruption »?

Pr. Dumont : Les grandes banques américaines ont placé leurs employés aux postes-clés de l'administration américaine. Henry Paulson, ex-secrétaire au Trésor Américain, est un ancien exécutif de Goldman Sachs. C'est lui qui a ordonné la faillite de Lehman Brothers (banque rivale de Goldman Sachs et dont la faillite a déclenché le problème des subprimes) et ordonné le renflouement de AIG (chez qui Goldman Sachs avait beaucoup investi). Timothy Geithner, actuel secrétaire au Trésor américain, est ex-directeur de la banque fédérale américaine (banque privée aux intérêts -c'est le cas de le dire- privés, rappelons-le). Ce ne sont que quelques exemples, le niveau de corruption est inimaginable, les lois sont votées au profit de quelques-uns et au détriment de la majorité. La société américaine est devenue une oligarchie, une cleptocratie.

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