La Belle Noiseuse, la création artistique selon Rivette

Emmanuelle Béart - Pierre Grise Prod/Rivette
Emmanuelle Béart - Pierre Grise Prod/Rivette
Film-témoignage sur la création artistique à travers la réalisation d'un tableau, on suit l'évolution d'un peintre et son travail jusqu'à l'œuvre finale !

Rarement un film de fiction avec des acteurs connus comme Emmanuelle Béart, Michel Piccoli et Jane Birkin, n’aura approché autant et filmé l’expression artistique d’un peintre, montrant les étapes essentielles de la réalisation d’un tableau. Du choix involontaire d’un modèle à la peinture finale escamotée, en passant par les esquisses majeures ou le choix des matériaux. Décryptage du long-métrage de quatre heures, révélant des moments magnifiés et uniques mais aussi les failles d’un point de vue cinématographique neutre.

Grand prix du Jury et présenté en avant-première à Cannes en 1991, il existe une version de 125 minutes intitulée «Divertimento » et montée par Rivette lui-même en 1993, mais avec des plans différents de la version première.

L’esquisse d’une mise en scène minutieuse

Le parti-pris de Jacques Rivette est proche du documentaire. Les cigales sont omniprésentes, les graviers crissent, les bois craquent et les voix résonnent. L’adaptation libre de cette nouvelle Le Chef-d'œuvre inconnu de Balzac est le justificatif intellectuel du film et le générique l’annonce. Nous allons assister à un moment d’histoire retransposé : Nicolas (David Burzstein) est Nicolas Poussin et Frenhofer (Piccoli) le maître qu’il va aider en lui présentant Marianne (Béart), sa jeune compagne. Lui donnant envie de reprendre et finir son tableau La Belle Noiseuse. Le tout est dirigé à distance, avec des intentions incertaines, par Porbus (Gilles Arbona), le marchand de tableaux et amoureux éconduit de la femme de Frenhofer, Liz, interprétée par Jane Birkin.

Débutant par une scène de jeu entre Nicolas, un jeune peintre et Marianne sa compagne, on entre rapidement dans l’univers du peintre et maître Edouard Frenhofer dont la vie est régie par sa femme, occupant une grande maison, signe de sa réussite. Balthazar Porbus est l’intermédiaire entre le jeune Nicolas et le Maître même s’ils se connaissent. Jeux de retard ou d’oubli, on sent l’atmosphère lourde d’une maison d’artiste peintre célèbre qui a arrêté de peindre, et l’enjeu de cette toile inachevée va servir Nicolas pour sa carrière, Porbus pour son commerce et Frenhofer pour un gros chèque.

Car n’oublions pas que l’artiste est dépendant de son succès et que quelque soit l’argent gagné, il file vite quand on n’en gagne plus surtout avec l’entretien d’une grande maison et des frais en découlant. D’où sans doute le rôle de Liz aux fourneaux et son travail de taxidermiste.

L’atelier

C’est l’endroit clos mais spacieux où va se passer le travail. Il y a des toiles, des bancs, des outils, des contre-murs, des choses inutiles aussi ou inutilisées. Frenhofer semble les découvrir parfois mais ce n’est pas un jeu d’acteur déficient. Un artiste collectionne outils et matériaux au fil du temps et des années peuvent s’écouler pour redécouvrir un objet oublié, un papier ou un instrument. Le modèle Marianne, interprété par une sculpturale Emmanuelle Béart, va prendre possession du lieu et des choses afin de trouver un sens à ses poses. La lumière, peu présente mais suffisante, l’éclairera ce qu’il faut pour la révéler en belle chieuse…

Les étapes de l’œuvre, de l’échauffement au croquis d’après modèle

Marianne est offerte comme un jouet par Nicolas (elle n’est pas contente puis se ravise) à Frenhofer pour être son modèle et sa muse, mais le peintre est un peu rouillé et le modèle poireaute pendant qu’il se fait la main en de mauvaises esquisses où le crissement de la plume sert de guide à sa pensée lente et maladroite. Puis cela revient peu à peu et Frenhofer commence à torturer son modèle en des poses curieuses ou tordues. On comprend ce qu’il cherche peu à peu, cet air de « Belle Noiseuse » pas si sympathique, mais il avance pas à pas car son dessin est hésitant.

Commence alors une ronde d’essai de papiers, craies, pinceaux et outils variés. Mais c’est son esprit qui fonctionne le plus et peu à peu, il s’installe à nouveau dans sa peinture. Les formats grandissent, le trait est plus net, mais l’idée, celle qu’il cherche n’est pas encore là…

Marianne prend son rôle de plus en plus au sérieux, s’éloignant de Nicolas, et le peintre lui laisse croire à son intelligence, alors qu’il attend simplement ce moment où il va lui voler quelque chose. Liz le sait, c’était elle le premier modèle de ce tableau mythique, et prévient Marianne qui ne comprendra son geste qu’à la fin du film. Les esquisses se transforment en dessins finis et on est un peu déçus de la qualité incertaine des œuvres. L’art est difficile car ce n’est pas que le beau et on est loin des chevaux galopant dans des marécages ou des couturières à la fenêtre des représentations populaires.

Pourtant, Frenhofer commence à cerner ce qui lui manque et il a bien deviné le caractère terrible de la fille, qui est bien cette Belle Noiseuse attendue. Et Il a du interrompre dix ans auparavant une première fois ce tableau, Liz n’ayant plus cette trempe et s’assagissant trop sans doute à cette époque. La symbolique du tableau précédent recouvert par le nouveau est une astuce du peintre qui laisse la trace invisible de son amour de jeunesse et le dernier…

La toile finale

On arrive au dénouement et à travers quelques coups d’énervement de Marianne, le peintre attend un flash de son modèle…qui vient. Sous la forme d’un coup de sang envers Liz qui voulait lui mettre un pendentif, alors qu’elle lui montre la chambre où elle va dormir pour la nuit. Le regard, la main qui part, la haine subite, Frenhofer a tout vu et saisit de Marianne. C’est là. Et alors qu’on croit, même sa femme, qu’il va la rejoindre ensuite dans sa chambre, c’est dans son atelier qu’il va, pour faire son œuvre. Et le lendemain quand il indique la pose à Marianne, cou et main tordus, yeux exorbités, il peaufine son idée de la nuit d’avant. Il a trouvé sa Belle Noiseuse !

Plus tard œuvre finie, on voit plusieurs personnes qui regardent la toile sans que le spectateur ne la voie. Et seule Marianne semble horrifiée. Car c’est d’elle qui s’agit…La Belle Noiseuse c’est elle, et son image lui déplait. Comme sa vie, comme son ami Nicolas, qui l’a vendue pour sa carrière. Mais comme Frenhofer le dit au début du film : « Il y a des grands peintres qui voient tout et d’autres, qui sont là pour servir les premiers… ». C’est un peu ce qu’a fait Nicolas en prêtant sa compagne et en servant son Maître.

Coup de théâtre, le peintre étant dans son rôle et dans son aspect mercantile aussi, il cache le tableau final et le remplace par un des autres qui ne l’avait pas satisfait sur le moment. Son œuvre posthume a commencé comme il dit, et encore plus que ne peut le penser Porbus, collectionneur aveugle de l’art et ne regardant que la valeur de la signature…

Quelques critiques

Si l’ensemble des situations et attitudes du peintre collent avec la réalité, surtout par la main de Bernard Dufour qui remplace celle de Piccoli hors champ et toutes les étapes et cheminements du croquis vers le tableau définitif, on peut s’interroger sur la manière dont est montré le modèle avec le peintre. Pas de désir montré ou d’ambigüité entre les deux, ce qui est un peu irréel. Et peu plausible avec le scénario qui semble raconter Frenhofer d’abord amoureux de son modèle…Idem concernant la tenue du peintre, austère et invisible. Même si l’interprétation et le jeu de Piccoli sont remarquables. Comme celui d’Emmanuelle Béart, exceptionnelle et étant véritablement un modèle !

A titre personnel, le choix d’un peintre au niveau de dessin limité et presque maladroit, enlève un peu de magie au sujet magnifique en lui-même et au résultat d’ensemble très intéressant pour les novices et les amateurs d’art…

Liens intéressants :

La toile officielle FilmDeCulte Article Ciné-club de Caen

paul glaudel /oct 2010 marly, rania griffete

Paul Glaudel - Dessinateur de Bandes dessinées, je m'intéresse particulièrement au Cinéma. Très éclectique dans ...

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